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Jean-Claude Villain


YEUX OUVERTS DANS LE NOIR


(extraits)


Une adaptation théâtrale d’une partie de ce récit a été réalisée en 1999 pour « REFUGE B », spectacle de la Compagnie Théâtre intérieur. Elle a été publiée en 2000 par Les Cahiers de l’Egaré sous le titre « Pour Refuge B ».

Oh! la nuit! (...)Aux amants,
serait-elle moins sévère ?

R.M. Rilke,
(1° Elégie de Duino)

Quand
mon âme pure
et la tienne auront
quitté notre corps, on
placera une brique sous
notre tête. Et un jour,
un briquetier pétrira
tes cendres et les
miennes

Omar Khayyäm
(Rubaïyat)

Première veille



J'aime. J'écris.


Pourtant d'abord rien. Comme toujours, rien.


Une impossibilité. Un mutisme. Une aphasie installée. Et puis plus tard, un jour, subrepticement, les mots s'emparent de ça. Les cris. L'écriture s'empare. Du souvenir. L'impose à la langue. La force. La forge. Forge la langue avec ça. Les mots de ça. De ce qui reste. De cet oubli. De ce souvenir.


De cette vie. Et de cette mort.


D'amour.

C'est la nuit et c'est là.


Une veille dans la nuit. Un éveil imprévu. Les yeux ouverts dans le noir.


Seul.

Dans le noir.

Les yeux ouverts.


Pas comme avant, quand on jouait dans la chambre. Alors c'était à qui dormirait le premier. A qui veillerait l'autre par une nuit blanche, qui écouterait son souffle. A qui écouterait la nuit. Ecouterait son souffle dans la nuit. Ou la nuit de son souffle. A qui garderait les yeux ouverts.


Oui, je l'ai fait. Garder les yeux ouverts. Ouverts dans le noir. Toute une nuit. Pour veiller l'endormie. Rien que pour ça.


Pour veiller l'endormie.


C'est facile comme une évidence. On n'y pense pas. On le fait. Ça se fait. Tout seul. Et après, encore le refaire. On le sait désormais. Ça ne vous quitte plus. On a fait ça. Une fois. Veiller l'endormie.


Ça suffit.

Pas besoin d'en parler. On ne le dit pas. Vous le diriez, on ne vous croirait. Pas. C'est aussi pour ça qu'on ne le dit. Pas.

Mais, une fois pour toutes on le sait. On l'a fait. Pour soi. Toute une nuit. Pour veiller l’endormie.

Et encore une autre fois. Toute une nuit. Garder les yeux ouverts dans le noir. Près de l'endormie.


Comme aujourd'hui. Comme cette nuit. Une urgence. Une extrême urgence. Comme un enfant à naître qui décide de son heure. Qui déjà décide. Déjà convoque. Soumet le monde. Décide. Déjà.

C'est comme cela aussi un titre. Comme cela un texte. Ecrire, séance tenante. C'est comme cela ou ce n'est rien. La vie s'arrête. Tout s'arrête. Pour cela. Rien d'autre qui compte. Rien d'important. Que cela. La vie s'arrête. Pour cela.

Non la vie ne s'arrête pas.

La vie s'expanse.

Se justifie.

Et cela aussi justifie. Cet encore rien qui arrête. N'arrête pas. De requérir. Demander consentement. Et sur vous décide. Prend contrat. Sans acte. Sans scellement. Sans archive. Imprévu. Ephémère. Un contrat qui vaut signe.


Mais que personne ne peut signer. Personne ne peut signifier. Personne. Mais j'aventure. Car c'est le risque qui fait signe. Sinon personne. Ni toi. Ni moi. Ni l'entre toi et moi. Ce vide incertain. Cet océan infini aux marées inutiles découvrant chaque nuit une large plage humide. Et désertée. Un ru, un mince ru, voilà ce que je préfèrerais à présent. Mince comme un fil. Un fil retient. L'océan noie.


Non personne ne signe. Personne. Tu entends. Personne.


Sauf l'amour. L'amour qui donne langue.


Oui, c'est cela. L'amour, les cris donnent langue.

Et l'amour seul signe.

Et tout ça pêle-mêle. Dans le désordre. Savoir pourquoi. Pourquoi c'est toi qui est là soudain. Pourquoi tu reviens. Es-tu une morte d'entre les morts? Es-tu encore sur cette terre? Au bout de quel fil? Qui me parle. Qui me tire.


Qui me tend.


Ou me suspend.

Quand elle mourut c'était la première fois. Ce néant qui rôde. Qui piège. Qui taraude. Qui tue. A mon bras dans le couloir. Elle devenue si frêle. Si lente. Etouffée. Et le plaisir de ces quelques pas. De ses derniers pas. Ne pas. En parlant. Pour faire comme si. Comme avant. A mon bras plus qu'avant. Comme toujours. Comme jamais. Comme ce rien aussi qui fut. Et qui ne sera pas. Ne sera plus. Et encore un mot, un sourire. Sont possibles. Un trait. Un souffle. C'est ici. Et c'est avant. L’œil fixe. Déjà. L’œil noir. Du non-retour. De l'au-delà profond. Incisé. Sur son visage. Perdu.


C'est cela qui me revient. Pourquoi cela? Mes yeux ouverts dans la nuit blanche. Le noir de ton île. Le noir de ton voile. Le noir de tes yeux. Et la lumière blanche. Elle-même si proche. Du noir.


C'est la nuit. C'est pour cela que je n'ai plus peur. La nuit. Le jour, oui, j'ai peur. Le jour. Il y a tous les bruits, tous les cris. La ruche infernale. Avec la nuit reviennent les ombres. Revient la poésie. Je vois mieux avec les ombres. Non je n'ai pas peur des ombres. Seulement des bruits.


Peut-être aurions-nous dû vivre la nuit. Inventer une vie de nuit. C'est ça. C'était ça la solution. La nuit. Vivre les yeux ouverts dans le noir. Ensemble. Ensemble la nuit, les yeux ouverts. Dans le noir. Le jour nous a tués. La lumière. Les bruits. Le monde qui vibre, qui bavarde. Qui s'aveugle à la lumière. Tous ces néons qui clignotent. Tous ces feux de croisement.


La nuit. Une vie souterraine en somme. Et plus rien d'impossible. Une simple veille. Une longue, une éternelle veille. Une immobilité silencieuse. Et présente. Omniprésente. Sans partage. Sans vide. Sans océan. Une gémellité. Oui des jumeaux nocturnes. Voilà ce que nous aurions dû être. Où nous avons échoué. La nuit, le silence, côte à côte, les yeux ouverts dans le noir. C'était notre chance. Notre unique chance. Perdue.


Seconde veille

C'est depuis que je pense à peindre. Ne plus écrire, mais peindre. Comme les Chinois. Attendre. Longtemps. Attendre. Pour le juste geste. Enfin. Attendre. Rien peut-être qui ne viendra. Rien peut-être qui puisse venir. Mais quand même attendre. Pour rien. Pour ce rien. Pour dissoudre les mots dans le geste à venir. Le geste improbable. Le geste impossible. Qui justifiera.

Le silence par un trait. Ou ne le justifiera pas. Ou pas un trait. Une tache. Ou pas une tache. Rien. Et quand même attendre. Attendre de peindre. Et entre temps ne rien. Dire. Ne rien. Ecrire.

Pas un mot de tout ça.

Jusqu'à la nuit présente. Jusqu'à cette nuit. Soudaine. Subreptice. Où tout revient. Evident. Avec des mots. Non pour dire. Des mots pour incanter. Pour commencer le rituel. Pour initier l'ordalie. Pour se laisser happer par le cercle. Magique de la parole. Des mots à nouveau. Des mots malgré moi. Des mots malgré eux. Malgré tout.


C'est aussi depuis que je passe mes nuits seul. Depuis que j'habite une campagne silencieuse où les bruits ne parviennent. Depuis que je porte sur les yeux un bandeau noir pour dormir. Que je bouche mes oreilles de cire. Depuis que je n'ai plus gardé les yeux ouverts dans le noir. Que je ne veille plus l'endormie.


J'ai baissé le rideau noir sur mon théâtre d'ombres.


J'ai trahi la lumière noire du vide. Je vis le jour. Je dors la nuit. Et je brûle un peu plus à la lumière blanche. La couleur de mes os.


Il me reste ça. Au moins. Le moins. Plus que ça. Dormir. Comme survivre côte à côte. Sous une pierre tombale où sont gravés deux noms. Dormir pour survivre. Pour une éternité. Pour un océan. Par l'absence. Sans plus d'attente. Survivre.


Régulier.

Inutile.

Sommeil.


Alors avec tout ça peut-être. Oui, maintenant, avec ce rien et avec tout cela. Faire un livre. Un nouveau livre. Un petit livre comme un bouquet de tiges sèches. Tenues par un brin d'herbe qu'un enfant a noué, et qu'on jette, pour le rite, dans le premier feu de l'automne. Un petit livre. Comme les autres aussi sont là. Par nécessité. Pour le rite. Pour être tenus par une main. D'enfant. Et jetés au premier feu.


Une main d'enfant. Une douce. Une légère main d'enfant. Comme celle-là qui glisse dans ma main un été. C'est en Chine. Dans l'escalier où la lumière s'éteint. Elle prend ma main. La garde dans le noir. Jusqu'en bas. Jusqu'à la porte où sont alignées les bicyclettes. Noires. Et je vois ses yeux. Dans le noir. Je vois ses tresses. Noires. Sa douceur muette. L'abandon sans mots. De sa main. Dans la mienne. Dans le noir.


L'éternité est une minute de bonheur. Et un bonheur vaut. Un autre bonheur. L'éternité profuse. Unique. Recommence. Sans cesse. Donne. Et te redonne. Et encore c'est la mer. Et encore c'est la nuit. C'est la nuit et c'est la mer. Elle ne quitte pas mon cou. Pourtant sans mots. Ses yeux. Ses rires. Sont ses mots. Ses bras à mon cou. En collier. En chaîne. En attache. Définitive attache. C'est elle l'enfant. Qui dicte. C'est elle. Qui choisit. Il ne fallait pas. Quitter. Cette mer. Là. Cette nuit. Là. Cette enfant. Là.


Et aussi cette autre mer à l'autre bout de ce continent. Une autre enfant qui me tient. Qui me regarde. Grave. Sans sourire. Sans mot. Qui me tient. Maintenant. Pour après. Tout. Et d'où viens-tu, ma petite ? L'enfance est la planète de tes rêves. Bleue comme la vie. Marine. Et dans le bleu. Le noir de la mémoire. Les fosses de la mémoire. Où la lumière. Ne peut.


Et sur la planète de l'enfance, encore cet autre enfant qui me prie. Nu. Dans la rue. Mains jointes. Sa tête s'incline. Son corps s'incline. Devant moi. Non je ne suis pas un dieu mon fils. Oh! Prière indue. Il n'y a plus. Qu'à fuir. De honte.


Pour pleurer.

Troisième veille


Alors oui pour commencer, je feuilletterai des pages blanches. Comme si je voulais lire avant d'avoir écrit. Non pour le vertige, mais pour le rite. Encore. Car tout fait rite. Le papier que tu plies. Le couvert que tu mets. La fleur que tu coupes. Le livre que tu ranges. Oui feuilleter des pages blanches. Pour le rite. Pas pour hésiter. Pas pour douter. Pour inscrire. Car le moment est là. Le juste instant. La nuit blanche. Est là. Pour inscrire. Pour écrire. D'une encre délébile peut-être. Car un autre jour les pages seront. Blanches. Un autre jour à nouveau le livre sera. Vide. Immaculé. Unique. Il sera. Le Livre. Aujourd'hui carnets. Notes. Ebauches. Manuscrit. Comme un bouquet de tiges. Sèches.

Et tu reviens là devant la mer. Cette fin d'après-midi de fin d'été. Tu es là toujours comme au jour de cet unique jour. Et d'abord c'est le matin. Ta voix sans visage. Ton nom au téléphone. C'est moi. Comment me reconnaîtrez-vous? Je porterai une fleur. Non, une simple robe en crêpe avec de petits éléphants noirs.


Nous avons marché face-à-face sur le même trottoir. A la rencontre. Les petits éléphants innombrables jouaient sur ta poitrine, dans les yeux, dans les rires. Enfants. Asseyons-nous là-bas à cette terrasse vide sur la mer. Une table, deux chaises, c'est pour nous. Le garçon nous néglige. Un verre d'eau simplement. Le vent. De l'eau. Des rires. Et du vent.


Je viens du Sud. Là-bas mon père a une grande maison avec des terres. Mais nous sommes de plus loin, nous venons de l'Est, de l'Arabie heureuse. Je suis de pur sang arabe. Tu en as la beauté, et c'est mille et une nuits de promesses à tes lèvres nobles, aux éléphants rieurs de ta poitrine.


Il y a la mer désertée de Septembre. Il y a le vent. Il y a toi. Et moi. Et l'Arabie heureuse. Et deux regards. Et deux rires. Face à la mer. Sur une terrasse. Vide. Deux regards. Deux rires. Eternels. Arrêtés.


Aussi il y eut l'Orient. Le voyage. Le grand voyage. Les vastes plaines d'Asie dans la lumière jaune. La tombée du jour. Rapide. Brutale. Sur les fleurs de lotus. Oubli. Oubli. L'Europe a-t-elle jamais existé ? D'ici on dirait un continent improbable. Un mensonge des cartes. Une invention des voyageurs. S'est-elle donc engloutie ? Dans ma mémoire. On en retarde la nouvelle. Ou la tait. C'est tout. Oubli. Oubli. Un autre espace. Fait un autre temps. Perdu parmi une fourmilière cycliste. Perdu sans la langue. Perdu sans mémoire.


Perdu.

C'est l'orage sur Pékin. Place Tian-An-Men tu es contre moi. Blottie. Et moi contre toi. Le ciel nous bénit. Ou pleure.


On s'est marié à la Grande Pagode de l'Oie, dans l'ancienne capitale. Un jour ordinaire. Un jour extraordinaire. On s'est tenu par la main dans les parcs des palais. Vides. Bénédiction des dragons. Complicité des empereurs. A notre amour de limon. De poussière jaune. Et de cendres. Chez toi on déterre les armées. On recolle les têtes. Et notre unique étoffe, nous la trempons dans l'eau du bain de l'impératrice.


Au revoir est souvent un adieu. Deux papillons volètent sur une tombe. Profanée.


Dans la ville il y a l'esplanade des colonnes brisées s'évasant jusqu'à la mer. Tu es là, princesse au regard incendié, au visage d'une pureté butée en bloc dense comme un soleil noir ; tu es là princesse sans diadème, sur le marbre de tes aïeux. Et point de toit aux temples pour arrêter ma voix. Point de voûtes pour en renvoyer l'écho. Alors je ne crie. Pas. J'écris. Ton nom. Sur ma peau. La griffe. Avec l'aiguille sèche des arbres. Et tu ris. Tu dis c'est le bonheur. En bas les barques, les poissons, les hommes qui triment. Les femmes qui se baignent nues. Leurs voiles sur les rochers. Et tu dis c'est bien comme ça nue dans l'eau. Il n'y a pas d'heure. On ne sait pas. Le jour. C'est à l'Ouest seulement. Regards tournés vers le large. Sur l'océan. L'infini océan. Inconnu. Incertain.


Paisible.


Provisoire.


Dans la ville, ou dans une autre ville je ne sais. C'est pareil. Il y a la fontaine aux pièces qu'on jette, aux miracles qu'on espère. Et toute une eau douteuse qui guérit. Tu hèles l'homme à l'étal de fruits dressés en pyramides. Il vient à toi les mains pleines. Tu ris. Il rit. Et je ne suis pas. Là. Je ne suis pas. Ce qu'il croit. J'ai le vêtement commode. Des fantômes qui savent. Par transparence.


Invisible.


Ailleurs.


Et là.

Et c'est toujours la même histoire que les mots tournent. L'instant d'une grâce qui décide. D'une survenue qui dicte. Etrangère. Qui justifie. Et tu es là, à l'instant de cette grâce. Tu es avenu.


Tu es poème.


Tu es.

Et déjà aussi tu n'es plus. Plus. Plus la mer. Plus le vent. Prodigues. Sournois. Ils engloutissent. Une seule marée d'équinoxe ravale deux barques. Echouées.

Alors il n'y aura pas d'enfant. Ni cette enfant qui a le nom d'une fleur et qui rit entre nos bras. Qui réunit nos cous de ses bras. Elle rit. Tu ris. Je ris. Sans savoir. Près de nous la mer. D'encre. Sait. Déjà.


Elle me manque.


Cette enfant.


Perdue.


Et c'est pourtant cela l'amour. L'amour, le pur amour. N'avoir rien dit. N'avoir rien fait. N'avoir rien vécu. Que parler dans le vent. Que parler devant la mer. Qu'un instant. Un bref instant. Un milliardième de vie. Oui cela l'amour. Des mots devant la mer. Des mots dans le vent. Et un silence. Non, pas la parole. Pas le silence. La parole. Et le silence. Dans le souvenir. Plus profond que la mer. Plus fort que le vent.

 

 

*

Dossier Spécial Jean-Claude Villain

“Si grand soleil tombé sur nous comme un fagot”
Salah Stétié

S O M M A I R E


Couverture : dessin de Serge Volle

TEMOIGNAGES

Philippe Saubadine : Rencontre …………………………………………………………….….p.3

Moncef Ghachem : Lettre ……………………………………………...…………………......p.3

Marcel Migozzi : Lettres ……………………………………………….... ……………….…..p.4

Bernard Noël : Lettres…………………………………………………………….…………..p.5
.
Nicole Benkemoun : Après-lire…………….…………………………………………...……..p.6


ETUDES, ENTRETIEN

Jean-Max Tixier : les tentations sudistes de Jean-Claude Villain……………………………………p.7

Chantal Danjou : extrait d’essai …………………………………….………………… .…..…p.8

Michela Landi : une « chanson de métier »………….………………………………………….....p.9

Tsvetenka Elenkova : l’éponge du désert…………………………………………….…...……..p.10

Klitos Ioannides : une topographie vers l’infini de l’esprit……………………………………...….p.11

Rawya Sadek : entretien ……………..……….………………………………………………p.11


POEMES (*)

Vénus Khoury-Ghata : (sans titre)……………………………………………………...…….p.13

André Miguel : Un gros chat ……………………………………………………………..…..p.14

Robert Sabatier : (sans titre)…………………………………………………...……………...p.14

Jean-Claude Renard : Les bonheurs verts ……………………………………………………...p.15

Salah Stétié : Les fiançailles de la fraîcheur …………………………………….………………p.16


(*) A l’exception de celui d’André Miguel, publié dans son recueil « l’autre côté du rien » aux Editions l’Arbre à paroles, les poèmes d’hommage sont inédits.

T E M O I G N A G E S


Philippe Saubadine : Rencontre (*)

Le 3 avril 1993, une journée consacrée à un colloque ayant pour thème « la traduction : un processus d’adoption », et organisée avec l’aide de la ville d’Anglet, me fait rencontrer le poète Jean-Claude Villain. Son écriture puisée dans les mythes de l’humanité et les circonstances de l’époque nouent l’intime à la confession et comblent la célébration de l’être. Attachant parce que inspiré, il certifie son appartenance à l’aréopage discret des hommes sincères. Son instinct ensorceleur et son besoin impérieux de légender les temps épris de fête bouleversent les données primitives de la poésie. Chaque texte, paragraphe, mot, initialise les lieux imaginaires pour circonvenir le lecteur imprudent parce que séduit. En ces écrits vagit l’ordonnée de l’histoire méditerranéenne tourmentée par les outrances des peuples et matée par l’amour de la femme inspiratrice. En notre compagnie, Jean-Claude Villain retrouve l’Atlantique sur la promenade de la Grande Plage de Biarritz. Il en mesure alors la beauté et le caractère sauvages propices à enfanter les pêcheurs de baleine. Du haut de l’Atalaye, il imagine le guetteur lançant son cri et précipitant les trainières à grands coups de rames vers les cétacés. Et lui grand fauve aimant que été traverse (1) sourit devant les vagues somptueuses, se promettant d’emporter dans son âme la sarabande des collines vertes et des maisons blanches aux volets rouges.

(1) un de ses titres paru en 1993, Unimuse, Belgique.

(*) rapportée in Territoires confondants, D’Un Trait Editeur, 1999.


Moncef Ghachem : Lettre
Sidi Bou Saïd, le 27 novembre 2001
Mon cher ami,

Ton appel téléphonique de ce dimanche est un don de poésie ; il me rend intacte mon humanité, juste ma sensibilité, consolide de ses vibrations l’essentielle quête que je mène pour, enfin, parler. Nous sommes ici comme tu le sais, dans les jours sacrés de Ramadan, le jeûne avive l’âme (bien qu’à celle-ci Char préfère le corps) et rappelle la place sans équivalent de la lumière. Dans le courant de l’abstinence, je remercie très profondément la Providence de me donner un ami comme toi, un meneur du chant essentiel de la vérité de la vie. Aujourd’hui, comme pour aiguiser les reflets du jour sur la terre, les flaques d’eau et les verdures - il a plu cette nuit ! – le soleil rayonne dans des splendeurs admirables et les rumeurs de la mer lui réitèrent leurs accords d’éternelle affection.
Ton Marchand d’épices est actuellement mon livre de chevet. J’y retrouve l’ampleur fertile d’un souffle radieux, un monde que j’aime et que j’avais découvert avec Parole, exil. Comme symphonique, le rythme de tes stances, y compris dans les contes, ouvre au rêve, à l’élévation, au vol dans des espaces qui nous manquent tant. Dans cette éloquente édition d’Encres Vives tu te révèles parfaitement singulier dans ton art de poète. Dans « comme en un rêve étranger », le cimetière marin n’est-il pas celui de Mahdia ? Mais peut-être est-il grec ? Du haut temple de Sounion au vieux port de Mahdia, un immense merci. A bientôt mon très cher Jean-Claude. Mon amitié. Moncef

Marcel Migozzi. deux lettres (sur les pages, jaunies, d’un cahier d’écolier), et une carte (d’Henri Michaux).


« Dans mon pays, on remercie » écrivait Char. Permets-moi d’ajouter, mon cher Jean-Claude : « on ne remercie pas assez ». Tu as cette capacité de lire vite et bien les pages des autres : rare ! Et d’aller, avec justesse et intelligence, toucher le cœur palpitant de l’écriture, ce noyau de non-dit obscur que tu éclaires. Oui, merci. Fidèle et attentif, et sensible lecteur de mes poèmes, tu sais révéler l’essentiel. Rare ! D’avoir perdu un peu (beaucoup) de ton temps, me l’avoir consacré, sois remercié. Sincèrement.
(…) J’écrivaille, mets en ordre des notes (Mexique, Enfance, Vrac…) et serai bientôt en possession de 2/3 manuscrits ! J’écris comme si le temps… Comme si, pour survivre, il fallait traduire les expériences en mots. Sachant néanmoins que, malgré tout, les pages s’en iront à vau-l’eau, là-bas, en pure perte, dans l’oubli. Mais, au présent, écrire permet de tenir, d’entretenir la lumière au(x) foyer(s). Et cette lumière nous parvient, affaiblie ou vive, des choses, des êtres, des paysages, de certaines lettres…comme celle que tu m’as adressée et dont je te remercie encore.
A bientôt, mon cher Jean-Claude. Mon amitié t’accompagne, crois-moi.
Ce 29. XI.2000, Marcel.


Mon cher Jean-Claude,

Merci pour ta lettre et ton Marchand d’épices.
J’ai bien aimé ton écriture de belle eau claire, élégante, d’un naturel simple et précieux à la fois. C’est bien toi, ta voix « acceptant l’éphémère » mais souhaitant aussi « la pérennité d’une trace » ; se tenant à l’écart, libre, mais pourtant comme obsédé par la recherche de cette formule magique qu’on voudrait posséder, habiter… pour enfin, se taire ; mais on ne la saisira jamais ; et c’est tant mieux… pour notre plaisir et notre tourment ; je devine dans ces pages comme une inquiétude voilée, un face-à-face avec le temps d’un exilé ; et d’un créateur qui, souvent insatisfait, s’interroge, vieillit, recherchant « le poids d’éternité que compte toute heure » ; nous en sommes là, mon cher Jean-Claude, tremblant(s), doutant… ; la solitude est notre lot ; où aller ; faut-il partir ; ne va-t-on pas rencontrer « le vieux peintre », « le poète mort », « l’orant manchot », « le scribe muet », « la momie »… tous ces fantômes qui nous hantent… ? (tu vois, j’abuse du point-virgule que tu utilises avec bonheur et raison !) Heureusement il y a les femmes, les enfants, la mer, la mer… qui permettent d’attendre, d’espérer…quoi ? Peut-être l’écriture, le poème, la page enfin qui comble l’être…Merci pour ces « épices » qui éveillent les sens..
A bientôt Jean-Claude. Ton ami, Marcel. Ce 5.IV.2002


Jean-Claude, cher,
pourquoi des extraits de lettres en disent autant –à mon sens- que des poèmes ? Mystère. J’aurais presque envie d’écrire en prose !
Oui, la Tunisie ! J’ai des images lumineuses, colorées, chaleureuses en moi. Mais, lors d’un voyage organisé, au pas de course, il est impossible de plonger, comme tu l’as fait avec bonheur, dans l’invisible Tunisie, au-delà des apparences… Hélas !
« Arrive-t-il qu’on se console ? » est un vers d’un ensemble en chantier. Il vaut pour toute une vie. Et les voyages, de toute sorte, avant le dernier.
Mon cher Jean-Claude, j’aperçois ta « lumière » qui scintille dans l’olivaie. Prends-en soin.
Ton ami Marcel. 17.VII.2002

Bernard Noël : Deux lettres

« Où trouver la justesse aujourd’hui sinon dans la relation amicale ? Et si quelque chose comme l’amitié peut encore exister, n’est-ce pas à travers cette justesse-là et les choix qu’elle impose ? »

Cher Jean-Claude,

Juste de retour d’un beau périple : Damas, Alep, Le Caire. Dans cette dernière ville, j’ai rencontré Rawya et Rifaat assez longuement – et dans ta lumière. Nous avons fait les écritures que souhaitait Eliane. Par ailleurs, visite de deux tombes récemment découvertes à Saqqarah et de la plaine de Fayoum. Le temps était trop compté.
Belle surprise que ton livre Thalassa pour un retour que j’ai lu comme une épopée toute d’attention vigilante et de tendresse tant les mots y marient leurs syllabes dans une douceur qui m’enchante. Rare qu’on ait ainsi une oreille dans l’œil, et qui tire plaisir de chaque section rythmique. J’ai même le sentiment que tu superposes des sortes d’idéogrammes sonores au sens courant et que cette scansion-là domine et entraîne. Merci du plaisir très grand venu de cette lumière-son.
Amitié. Bernard Ségalierette, 29.V.1999


Merci, cher Jean-Claude de ta présence à Trans et de ce poème(*) si violent dans sa concision que chacune de ses parties tranche dans le vif d’un espace qui s’en trouve révélé. Je le relis avec toujours la même surprise car l’effet demeure neuf d’une blessure doublée d’une révélation. Une contradiction se trouve ainsi résolue entre le choc d’une pénétration cruelle et le plaisir qui suit –mais je m’aperçois que je décris la scène amoureuse alors que j’avais tout autre chose en vue : une violence syllabique, puis signifiée, puis la satisfaction de lire…Il faut publier cette suite, cher Jean-Claude, et pourquoi pas chez l’Attentive ?
J’espère que nous partagerons bientôt un repas, une promenade. Merci encore et de tout cœur vers toi. Bernard Ségalierette, 30.XI.2000

(*) l’ombre l’effroi (extraits in « un certain accent », anthologie de poésie contemporaine, L’Atelier des Brisants, 2002)


Lettre après-lire de Nicole Benkemoun (extraits)(1)


...tant de fois, au cours de ces voyages volés au temps et à l'espace que nous faisions ensemble pour rejoindre des amis, nous avons discuté de ce qui nous faisait vivre, nous mettait en mouvement, et avons partagé nos expériences un peu brouillées, confuses et confondues, entre l’art et la vie. Comme le poète de votre Marchand d'épices, nous aussi nous passons notre vie à la recherche de ce mot improbable, mot de passe, passage secret qui enfin nous révèlerait à nous-même. Et pourtant non, nous ne sommes pas naïfs : nous savons bien que ce mot n'existe pas. Pourquoi continuons-nous cependant à le chercher partout ? Et pourquoi, au risque de nous exiler de notre propre vie, voulons-nous habiter la maison incertaine des mots ? Nous rêvons d'une petite maison au bord de la mer et d'un bonheur simple dans le présent de la vie. Pourquoi donc nous acharnons-nous ainsi à doubler la vie par l'écriture ? Par inaptitude à vivre ? Pour la prolonger ? La déployer ? Mieux vivre ? Quelle force, ou quel aveuglement, nous pousse à tout miser sur un mot, le mot juste ? Et pourquoi écrire est-il pour nous, une question tellement vitale ?
depuis longtemps, depuis le commencement presque, attentive, j'assiste à la génération de votre oeuvre, à ce travail au noir, à cette avancée de vos mots dans la gangue du langage, comme un chant arraché à la terre, aux ombres, à la nuit, labouré dans le champ du ciel. Depuis Parole exil, je vous vois creuser de plus en plus profond en vous-même, et de plus en plus solitaire, exigeant, radical, entêté à gagner du terrain sur le silence, rejouant chaque jour ce combat de l'ombre. Je vous sais en alerte. Vous travaillez avec le silence, pour le silence, contre le silence. Contre le silence forcé, l'aphasie, le mutisme. Le silence comme aboutissement, ça vous le désirez, vous le préparez même, et ce serait vraiment beau. Mais si rien ne venait ? Plus rien ? Et chaque jour vous vous affrontez pourtant à ce rien qui menace, tentant de plus en plus de saisir l'écriture à l'instant même de son émergence, l'instant où cela est possible - et peut-être tout autant impossible. Entre dicible et indicible vous êtes sur le fil, comme un sorcier inventant dans les moments de doute, de nouvelles formules, un nouveau rituel à ce rite cruel : l'écriture.
mais je vous vois aussi de plus en plus souvent voyager vers les îles bienheureuses, porteuses de lumière et de soleil où vous rayonnez, et retrouver, ou inventer, ces instants bénis où tout devient facile : rencontres, aventures, amitiés, amours, poésie, où tout est promesse dans l'émotion des commencements. Alors les mots deviennent paroles enchantées, célébrant cette coïncidence magique avec le monde. (…)
votre jeu est vertigineux qui célèbre la lumière, et anticipe aussi toutes les pertes, au risque de devoir se taire et que tout soit finalement tari. Et cela, sans cri, avec la délicatesse du désespoir. (…)


(1) publiée à la fin de Le Marchand d’épices, Editions Encres Vives, 2001.

E T U D E S, E N T R E T I E N


Jean-Max Tixier : Les tentations sudistes de Jean-Claude Villain.

Au commencement étaient les terres généreuses, l’enracinement dans le terroir, le chant de la nature, le goût de célébrer une simplicité rurale. Les premiers recueils de Jean-Claude Villain trouvaient là leur espace et leur tonalité, comme en témoignent notamment Paroles pour un silence prochain, publié par Plein Chant, Lieux ou Du côté des terres au titre éloquent. Sans doute fallait-il qu’il s’affranchisse de cette sollicitation trop proche pour poser sa voix. Il avait besoin d’une expérience différente, révélatrice de potentialités qu’il ne soupçonnait pas encore. Le déplacement géographique joua ce rôle. Il s’accomplit par une dérive vers le sud, probablement ressentie d’abord comme un exil jusqu’à ce que la Méditerranée s’impose à lui et qu’il finisse par la considérer, dans sa pluralité, comme sa terre d’élection. A cela correspondait la vocation d’un nouveau langage. Le poème, confronté à la réalité solaire, y gagna en rigueur et en densité, même si la source d’origine continue d’irriguer la parole, plaçant Villain au cœur des sollicitations contraires du nord et du sud, dans un battement fécond. Et cette condition se manifeste aussi bien dans l’organisation de l’existence que dans l’élaboration de l’œuvre qui lui est incontestablement liée. Il y a cette olivaie dont il a fait son lieu mythique. Il y a ce goût de l’ailleurs méditerranéen qui l’entraîne dans des voyages fertiles, où il cherche l’accord d’où naîtra l’illumination, les pays du Maghreb, les îles grecques, les lointains du désert, labourant le champ des mythes et des légendes. Car ce qui rattache Villain à ces terres, ce n’est pas seulement la géographie, l’évidente force des paysages, mais aussi l’histoire. Ces pays sont si chargés d’histoire qu’on n’en épuise pas la lecture. Voilà bien ce qui ressort des recueils publiés à partir de 1989, principalement chez L’Harmattan. Tantôt, il recourt pour le dire à l’écriture minimaliste, voire lapidaire, comme dans Orbes et surtout Eté froide saison,, tantôt à des proses amples, comme dans Parole, exil ou Matinales de pluie. Jean-Claude Villain reconnaît l’importance de cette dérive féconde de la Méditerranée, qui n’est peut-être qu’un rêve, lorsqu’il écrit : « Je revendique quant à moi un itinéraire topologique, reconnaissant la part fatale des lieux qui ont façonné ma personnalité et mon écriture ». Certes, mais cela ne nous renseigne pas encore sur le sens de la quête, sur ce qu’il fuit ou qu’il espère trouver dans ces errances à la fois secrètes et contrôlées. Qu’espère-t-il de l’horizon où les mots soulignent leur intime incandescence sur front de mer en fusion ou de terre brûlée ? Car ce qui frappe, à mon sens chez Villain, c’est cette ouverture à l’extérieur qui n’entame pas l’intériorité, l’approche sensible qui confond, au sein d’une même parole, la jouissance du voyageur et la sagesse du philosophe.

Chantal Danjou : « Jean-Claude Villain, damier de parole et silence », essai, (Editions L’Harmattan, 2001, extrait p.p. 71-72).

(…) Au fur et à mesure que nous avançons dans le travail de Jean-Claude Villain, surtout dans ses écrits les plus récents, nous percevons son désir –semble-t-il incontournable- de renouer avec le tragique de l’indicible, avec une écriture qui ne chante ni habite l’espace mais qui, au contraire le désincarne, le désenchante volontairement par ses propres espacements. La poésie est perçue en tant qu’essence et que témoignage. Souvent l’exaltation confine au cri, au cri forcé. Dès lors un besoin impérieux de silence sourd, comme un retour à la stricte parole poétique. A l’extrême limite, il semble que seul un échange de textes poétiques conviendrait et suffirait, et ce serait bien alors, pour reprendre ses termes, une question de « confiance » en la parole poétique, de « densité », d’ « intensité ». Si le poète parvient à ces trois vertus, sa solitude sera habitée sans l’intervention de l’autre et de sa présence charnelle, gestuelle, cérébrale, spirituelle. Il s’agit dès lors de témoigner d’une oeuvre, « sinon par le silence » du moins « par la citation », autre forme de silence puisqu’elle ne fait référence qu’au texte, excluant en cela toute forme de bavardage autour de la poésie. Et c’est effectivement, selon ses termes, « préférer l’accompagnement à l’analyse ». Nous pourrions même nous demander si la répétition volontaire, à l’intérieur du texte poétique, ne marque pas le souci d’une citation-repère, presque d’une auto-citation. Deux exemples à ce propos : d’une part le poème cité à l’intérieur de la quatrième Matinale de pluie ; d’autre part la répétition scandée, presque à valeur de litanie, dans « Cri », deuxième séquence de Leur Dit : ainsi retrouvons-nous à plusieurs reprises « gemme », « cri », « morne », « noir », tous mots pouvant correspondre à une auto-citation, signe que l’auteur accompagne son texte, le psalmodie, et qu’il est bien « dans cette longue conversation avec lui-même » , qu’il préfère répéter des mots « de chair et de sang », en référence au « je dis que la poésie est chair » d’Edouard Glissant, plutôt que d’interrompre leur résonance, et par là même la présence et/ou la solitude, qu’il est à lui-même. Nous pourrions aussi noter que l’auto-citation est une extrémité du narcissisme, et que notamment tout le livre Matinales de pluie, en est empreint. Mais dans la confession, peut-il en être autrement ? D’où une fonction autobiographique, même relative et parcellaire. Nous évoquerions volontiers ici le mentir-vrai, avec Aragon notamment. A tout cela, le poète oppose son « besoin d’inertie, d’enracinement, de lenteur ». Il serait possible d’associer cette « lenteur » au blanc et à l’espacement pratiqués dans certains textes, à l’économie de mots aussi (souvenons-nous de la répétition interprétée plus haut comme auto-citation, à cette vrille de mots qu’il ne dit plus, et à cet écrit syncopé qui ne satisfait pas complètement le poète parce qu’il ne nourrit plus son besoin des mots riches, denses, tout à son regret peut-être, du chant (...)
Michela Landi : Le marchand d’épices : « une chanson de métier»

Dans les chansons de métiers qui animaient la vie du peuple dans le Paris bourgeois de la deuxième moitié du XIXe siècle, Baudelaire ressentait une force qui, ne pouvant pas se décharger en révolte sociale, demeurait dans son essence consolatrice et maternelle (1). Face à un nord de l’âme où le negotium nourrit les êtres et ternit les couleurs de leur espace mental, l’otium poétique trouve refuge dans une nature généreuse, dont l’épice peut être la métaphore. Poudre légère, volatile, elle ne peut être pesée :“je compterais âprement les piécettes de mes ventes incertaines, cèderais peu aux marchandages, et consentirais au troc par pure nécessité” (p.6). Ni marchandise, ni tout à fait esprit, l’épice est une substance mésomorphe : colorée, vivace, bariolée, surabondante, elle est la poésie même : commercium des esprits et règne du superflu généreux qui jaillit spontanément de la «suffisance laborieuse» (p.5). Humée, autant que désirée des yeux par les passantes, la poésie-épice, coloration du goût et de l’odorat, se soustrait au commerce économique à l’égal des breloques, ces objets de l’orient mythique secoués dans les danses rituelles : « j’irai sur les marchés tenant commerce d’épices et de breloques » (p.6); leur charivari sacré, en rappelant le tragique qui sous-tend tout carnaval, équivaut à l’extase olfactive et visuelle que déclenche la présence aérienne de l’épice, matière en dissolution perpétuelle. Dans cette poésie la femme-enfant, cette curieuse (voleuse de secrets poétiques, comme le veut Mallarmé), soustrait au sujet le butin de ses « pêches nocturnes » (p.3) ; la surabondance sensuelle de son mouvement se mêle au chant naturel de la parole généreuse. Il nous semble que la femme, qui ici est seule à s’arrêter devant l’étalage enivrant des épices, résume en elle le secret rituel de la poésie : elle incarne la gratuité de la vie insulaire telle que Jean-Claude Villain l’évoque. Modalité de transmission du sens, inhérente à la chair même de la parole poétique, l’insularité est la modalité de l’échange interne, de l’osmose spirituelle du poète : une circularité tautologique de la matière surabondante qui, faute de commerce extérieur (de ‘transaction’ possible), ne peut pas être vendue – objectivement transmise – par la suite ordonnée et linéaire du langage, monnaie courante. Femme, épice et insularité constituent finalement les formes à jamais se dissolvant qu’acquiert la fiction scripturale d’une poésie plastique, éminemment gestuelle et mimodramatique, empiètement incantatoire d’une écriture qui garde en elle le tragique et le mystère pré-formel, marin, de l’acte fondateur : « il voulait écrire l’histoire d’elle : il serait son île, elle serait son éclat » (p. 7). L’écriture, soustraite au formel et au séquentiel, reproduit la ligne arabesque d’une caresse, signifie l’espace clos et séduisant d’une circularité sacrée qui, embrassant le passé et l’avenir, fait de la pratique poétique un acte mimétique, revivifiant l’être. Marquant le passage ‘culturel’ du gestuel à l’oral, une mutilation analogue saisit le personnage du scribe dont la langue a été tranchée («le scribe muet», p. 16) ; sa condamnation au silence est une sorte d’initiation sacrificielle à l’écriture, accomplissement du procès culturel de la poésie : une mimique destinée, par la suppression de l’instrument originalement symbolique – la voix – à l’acte ‘figé’, statufié auquel le poète est voué. «Prémonition obsédante», «présage d’initié» (p.16), le sacrifice fondateur de l’écriture est l’équivalent du sacrifice poétique, là où l’acte répond à une nécessité corporelle l’exigeant ; ainsi le poète-scribe, condamné-appelé au mutisme apparent, chante la «chanson de métier» qui est la sienne : faisant de sa destinée la ressource de son être authentique (qui, étant mépris inspire, comme l’est pour tous les êtres marginaux, le respect et la crainte),“il lape cette eau intérieure qui ne parvient jamais aux lèvres, même en simple murmure” (p.16). Ainsi les «yeux des poètes» (p. 20), métaphore de la collectivité voyante, ne sont que les formes changeantes et monstrueuses de l’ubiquité ‘visqueuse’ de l’être. De la substance magmatique et affreuse, tapie dans le magasin du marchand d’épices, il ressort alchimiquement, par un effort sublime et à jamais hermétique, la poudre, quintessence à peine perceptible au passage, et seul résidu objectivement appréciable : en tournant «dans l’air du soir», comme l’écrit encore Baudelaire, les parfums du poète-épicier ne font qu’un avec les notes éparses de sa «chanson de métier ». 

(extrait d’une étude parue à Florence)
(1) ainsi la marchande d’herbes aromatiques de Mallarmé, dans les Chansons bas, embaume de l’arôme de lavande son « commerce » séduisant. (La Marchande d’herbes aromatiques, in Mallarmé, Œuvres complètes, La Pléiade, 1945, p.63.)
Tsvetanka Elenkova : L’éponge du désert

Quoi que j’écrive sur l’œuvre de Jean-Claude Villain, cela comportera toujours, telle l’Inde contradictoire, thèse et antithèse. Car sa poésie cherche non seulement la diversité des choses mais aussi les choses de la diversité. Elle essaie de saisir non pas les quatre-vingt mille faces de Dieu mais cette face unique et dénudée, désert tout à la fois ;uniforme et dissemblable. Pour Jean-Claude Villain d’ailleurs, l’important n’est pas le désert même mais son “éponge”, capable d’absorber les bruits et le fait multicolore, pas les étoiles mais leurs corrélations - lignes invisibles à l’œil, tracées seulement sur les cartes astronomiques et défiant le vide. Le désert n’est pas la mer ou la terre - vides – mais un néant du temps où l’eau encore vivante traversait nos poignets, où honorer la mémoire de quelqu’un consistait à lire simplement quelques vers sur sa tombe. Quand la trinité n’était pas seulement lumière mais aussi obscurité dans cette lumière, comme l’oiseau noir face à Apollon assis. Ou bien un long regard fixe dans le soleil, sur la neige. Ainsi, dans sa poésie, Jean-Claude Villain fréquente non seulement les vieux mythes et les vieux sages, mais il remonte plus en arrière, vers leurs ancêtres. En dénudant le doux désert, il parvient à ces couches où sont profondément enfouies les précieuses moules noires, sous le sel et l’iode de la mer, sous le sable tranchant et le vent coupant, et jusqu’à ces figurines et amulettes des Anciens qui leur tenaient compagnie dans leurs tombes. Dans sa poésie, le masculin et le féminin se lient en une seule ascendance, de la même manière que, paraît-il, nous les portons dans nos corps sans les voir.
Et Jean-Claude Villain écrit non sur les choses invisibles, mais sur celles qui ne se voient pas. Son œuvre semble ésotérique, tant il creuse, et ne l’est pas, tant toujours il déterre. C’est pour cela que je le qualifierais plutôt de mystique. “Tu portes un mystère à tes poignets d’argile. Les traverse une eau neuve”, écrit-il dans Thalassa pour un retour, que je relie à Les yeux de la mer (1), chant où il décrit comment les rivières nous emportent des prairies de la brève enfance aux embouchures où elles se jettent. Il arrondit l’ellipse métaphysique de son œuvre, partant de la source pour y revenir. Et dans ce cercle erre ce mystère des veines sous la peau - la vie : un rideau dans la chambre balancé par le vent nous dévoile un tableau vers l’infini, tel celui des cuisses de la déesse Baubô(2) qui s’ouvrent, ou bien celui de deux navires partant dans des directions différentes, entre lesquelles subsistent les yeux des noyés, comme ceux d’Aphrodite et de toutes les créatures, y compris celles qui, dans les ténèbres - les invisibles – voient.
Des yeux toujours, non seulement dans ses essais, prolongements pertinents de son travail poétique, mais aussi dans ses vers-nocturnes plus concis, portant par un regard-mystère à une série d’allégories. Allégorique en tout, Jean-Claude Villain raconte des histoires, reliant l’œil à la langue. Il écrit lui-même : “Ils ont les yeux sur la langue ou leur langue à leurs yeux je ne sais”(1). Et aussi : “Et les corps étaient terre. Et la terre était corps”(2). Et enfin : “tant le vif de leurs yeux conforte le relief de leurs mots”(1). La trinité est pour lui cette unité entre œil, langue et corps, unité si bien dessinée dans la grotte de Gargas, célèbre pour les mains négatives de ses parois, et dont il est un visiteur fasciné. Le sable fouillé de la main crée une gonade féminine, et l’empreinte de la main représente sur elle la part masculine; de même de tout visage tourné vers l’autre, ce qui en fait proprement un visage, reflet superposé dont on finit par ignorer où est la source et où est l’image. Ce reflet non dans nos yeux qui regardent, Jean-Claude Villain le retrouve dans cet immense œil cyclopéen qu’est la mer, et qui nous fixe. Non, les statuettes des Vénus primitives qui le fascinent aussi ne traversent pas la terre, mais sont, dans le moulage de la terre, semblables à celles du paléolithique et du néolithique, minuscules, parfois morcelées, mais à cause de cela, conservées jusqu’à nous. Le tout est toujours dans l’infime !


(traduit du bulgare par Georges Stoimenov pour la revue Europa, Sofia)

(1)Les Yeux de la mer, in Le Marchand d’épices, Editions Encres Vives, 2001.
(2)Quand la terre écartait les jambes, publié en grec dans la revue Porphyras à Corfou en 2001, inédit en français.
Klitos Ioannides : Une topographie vers l’infini de l’esprit


« Pressé de trouver le lieu et la formule » comme disait Arthur Rimbaud, Jean-Claude Villain se dirige au sud, vers « la mer mêlée au soleil » transformant en éternité la poésie et le verbe dans un érotisme des mots et des choses. Cet érotisme-là est consolation et guérison pour ce poète, blessé et mal à l’aise dans le monde étroit, en lui-même si peu poétique, si peu humain, si peu chaleureux, si peu libre. Comme le dieu homérique Eole, Jean-Claude Villain est capable de marcher sur les eaux et de voler dans tous les vents : en poète-mythologue, utilisant sa plume comme phare, il poursuit sa propre odyssée dans une Méditerranée claire et poétiquement transfiguratrice. Son œuvre est un message de sensualité, noble et subtile, contenant toutes les ouvertures au miracle de l’Eros, tout en développant une sensibilité capable de nous faire monter par degrés, sur la montagne cosmique propice aux initiations chamanistes.
Jean-Claude Villain est en perpétuel départ vers des bruits neufs, ce qui veut dire que dans le sens d’une nouvelle conquête poétique, il introduit des rapports nouveaux entre les mots et les choses, ce dont témoigne la progression de son itinéraire, d’un recueil à un autre. J’aime ces bruits de Jean-Claude Villain dans ses aventures avec les éléments et le verbe ; j’y découvre une âme angoissée cependant capable de nous ouvrir au mystère et à l’extase sensuelle, portant elle-même à la transcendance. Entre le Même et l’Autre dont parle Platon dans le Timée, il se tient toujours prêt à l’étonnement et à la nouveauté. En recherche de la stimulation de l’ouverture poétique contenant le Tout, il voyage : en Asie, en Afrique du Nord, dans le monde hellénique. Véritable poète-Ulysse, il est nourri à la fois d’ascèse et de passion, ce qui le conduit à la mystique de l’âme-poésie et à ses secrets, sources de vie et de bonheur. Son œuvre représente finalement une authentique topographie vers l’infini de l’esprit.

*

Extraits d’entretien avec Rawya Sadek, journaliste à MENA, Le Caire, septembre 2000.


R.S. : Le silence : il a une très forte présence dans votre oeuvre.

J.C.V. : Des recueils portent ce thème de façon explicite. Par exemple une petite suite de textes, ancienne : Paroles pour un silence prochain. Il y a vingt-cinq ans j’annonçais déjà ce possible silence, peut-être définitif. Ecrire, ce pouvait être écrire pour s’arrêter d’écrire. Pour moi l’expérience de Rimbaud a toujours été la plus forte : arrêter d’écrire à l’âge où la plupart n’ont pas encore commencé. Il a fait un choix de silence poétique. Il a finalement choisi la vie, multiple, active. On n’est pas obligé d’écrire jusqu’à la fin de ses jours ! Et je pense à Ezra Pound, à son retour en Italie après son long internement psychiatrique aux Etats-Unis, et alors qu’il n’écrit plus, cette réponse, après un très long silence, au journaliste qui l’interroge : « c’est le silence qui m’a choisi ».


R.S. : C’est pour écouter ?

J.C.V. : Oui mais aussi, surtout, pour faire entrer le silence dans le texte alors même qu’il entre en moi. Le silence de la rétention des mots. Dans Eté, froide saison j’ai expérimenté une écriture minimaliste dans l’esprit du haïku. C’est très court, très concentré. Dans ce recueil une partie est titrée « Non-dits ». J’objecte à Wittgenstein affirmant que « lorsque l’on n’a rien à dire il faut se taire ». Non, il faut malgré tout continuer, au-delà de cette tentation du silence. Pur paradoxe bien sûr. Ainsi la parole devient limite : guettée par le silence forcé, ou par l’aphasie. On peut toujours tenter de jeter encore quelques mots, un balbutiement, pour le vaincre, en tension. Le silence veut s’imposer, la parole tente encore de demeurer. On songe à Beckett : « Il m’est impossible d’écrire, mais pas encore tout à fait impossible ». C’est là une limite poétique. L’importance du silence est pour moi dans sa mesure de la parole. Un proverbe chinois (on dit aussi qu’il est arabe) : « si tu n’as rien de plus beau à dire que le silence, tais-toi ». René Char : « un poète se mesure toujours à la quantité de mots inutiles qu’il n’écrit pas ». La conscience du poète doit être animée de cette limite. Contraire donc, du grand déversement, du bavardage, de la logorrhée.

R.S. : La nature, vous l’avez dit, n’est pas hostile. Elle apporte la paix ?

J.C.V. : Tout à fait. La nature, ce peut-être aussi le jardin comme par exemple dans Dix stèles et une brisées en un jardin. Cette familiarité, toute de sagesse, de l’homme avec la nature, c’est également l’ambition du haïku : voir le monde dans une goutte de rosée. Le haïku exprime d’ailleurs le mieux ma conscience poétique. Pourtant j’ai écrit des grands chants, lyriques, des poèmes en prose. Mais toujours avec le souci de la limite qui pourrait m’amener à me taire, définitivement. Et ce ne serait pas un drame ; simplement un constat. Rilke a passé cinq années sans écrire avant de commencer les Elégies. Des silences peuvent être durables, voire définitifs ; ce cas est rare, d’où le triomphe de Rimbaud, de Pound. D’autres ne sont que provisoires. C’est là le mystère du rapport entre vie et écriture, mystère qui nous fait écrire. Cela oui, est mystérieux, mais il faut l’épouser, souplement. Ne rien forcer.

R.S. : La forme typographique de vos poèmes : c’est pour donner le rythme ?

J.C.V. : Oui, pour donner le rythme, entre autres. Lorsque le texte est très long comme dans les chants de Parole, exil, ce n’est pas seulement pour le rythme, c’est beaucoup plus profond ; je dirais que c’est ce que les Chinois nomment « qi », le souffle : comment la musique du texte s’harmonise avec le sens qui en émane, son intention. S’il est juste, il a une « vérité », et le rythme : cadencé ou non, court ou long, syncopé ou continu, participe de l’adéquation entre sa forme et ce qu’il exprime. Pas de création, bien sûr, sans cette réflexion sur le rapport entre contenu, message et forme. Pour moi c’est très important : mes livres n’ont pas tous la même forme, mais chaque livre a une forme poétique voulue, maîtrisée. Au commencement d’un livre, je me pose la question de sa forme, de l’articulation de celle-ci avec le contenu. Pour chaque livre, ainsi, chaque fois, tout est à nouveau posé. Chaque sujet commande une forme propre. C’est pourquoi je n’ai pas UNE écriture. Chaque livre est un recommencement. Picasso dit qu’il recommence à peindre chaque fois qu’il entreprend un tableau, et Lorand Gaspar qu’ « écrire un poème est chaque fois rapprendre à parler ». (…)

R.S. : Vous sentez-vous condamné à vivre isolé ? Où en est votre rapport aux autres ?

J.C.V. : Isolé et relié. Isolé-relié. Trait d’union.
P O E M E S

Vénus Khoury-Ghata
Pour Jean-Claude


L’eau est la méditation de la terre
sa pensée intime divulguée au grand jour
son parler froid

la lecture d’un ruisseau n’est pas sonore
criarde est la voix du fleuve
la mer répète la même phrase liquide qui bat entre les flancs des continents

Il y a des mots à cornes et des mots à plumes
et des mots convenablement vêtus

incolores sont les mots chassés du paradis terrestre parce qu’ils manquèrent de pudeur
ils errent à la recherche d’un air stable où se poser
d’un miroir où pénétrer avec l’approbation, du tain
leur présence est signalée par un tremblement de la lumière
par un cliquetis de verre lorsqu’ils s’alignent derrière une vitre
les enfants peureux les appelle les vitreurs
et forçats du silence les vieillards

On se marie avec les mots de sa langue disait ma grand’mère
pour se stabiliser
les voyages c’est pour les nantis qui empruntent les lignes comme on prend le train

le ciel est au chasseur au même titre que la lucarne au vent


André Miguel
Un gros chat

A Jean-Claude Villain
Et quel était le sens du langage secret
des Fidèles d’Amour dont Dante
fut le chef ? tant de questions de problèmes
tant d’images dans la tête se bousculant
brûlant aux tempes Il avait vécu
la longue nuit des tombes au bord
d’un océan et vu les pieds fourchus
du soleil fulgurer sur une terre fauve
il avait vu Cadmus semant les dents
du Dragon et après que Tao-Tseu
eut écrit le Tao-te-King il l’avait
suivi quelque temps vers l’ouest
avant qu’à jamais il ne disparaisse
ça va être l’époque des poissons blancs
ces gardons à gueule boudeuse aux yeux
rouges N’avait-il pas rêvé dix fois
qu’il tombait de très haut comme Kérouac
avec dans les bras un chat un très gros chat ?


*


Robert Sabatier
Pour Jean-Claude Villain avec amitié

Je pense trop, je pense mal, je pense
sans la pensée et sans la violette.

Loin sur la mer où furent caravelles,
loin sur la terre où fut tant de beauté,
retire-toi. Ne parle qu’aux insectes
par le regard. Nocturne, sois nocturne.
N’aime du jour que la nuit qu’il promet.

Ou bien, saisi par des amours nouvelles, choisis l’aurore et sois son jeune époux
Pour enfanter des étoiles de plus.

Que de couleurs dans le noir ! Que de sons
dans le silence ! Il faut les recueillir
sans oublier pensée et violette.


Jean-Claude Renard

Les bonheurs verts


à Jean-Claude Villain


Ne dis plus rien. La parole est chargée
de dangereux pouvoirs
qui, parfois, tuent.

Regagne au Sud
-ne fût-ce que par rêve-
la ville où tu reçus l’or de l’enfance.

Elle détient
les couleurs, les parfums
du merveilleux marché
qui t’envoûta.

Des miels, des vins
dont tu gardes le goût
ne cessent d’y mûrir
même s’il neige.

La rade luit.
Sous les pins parasols
veillent des bonheurs verts.
Tu les connus.

Retrouver là
fleurs, fruits, poissons, épices
frais comme le matin
sur le Faron,

te rendrait vie,
peut-être, avant la mort
en mêlant à la mer
ton corps meurtri.
Salah Stétié

Fiançailles de la fraîcheur (*)


Mes oiseaux, mes enfants, pourquoi cette montagne
Fiancée à la fraîcheur ?
Avec l’étoile au-dessus de l’automne
Comme araignée diaphane et diamant des labours
Ô blé des roses rouges
Si grand soleil tombé sur nous comme un fagot
Fait de brindilles et de violentes stalactites
Pour nous aider à dormir dans nos rêves

Et voici d’une année à l’autre l’infini
La paille, les saisons
La femme et son profil, sa main sur le bélier des cornes
Silencieuse – lui : silencieux – sous les pentes
Le livre est écrit, achevé, l’ange a replié la montagne
Et seulement dans le jour finissant un homme
Debout dans la fluidité des arbres


(*) poème repris dans l’ouvrage du même titre paru à L’Imprimerie Nationale en 2002.

 

 

*

Jean-Claude Villain


Le monde est beau et nous avons des yeux pour voir

Empruntant au « Je me souviens… » de Georges Pérec, ce texte est celui d’une récitation donnée le 16 octobre 2004 à Carcès (Var), lors d’un colloque pluridisciplinaire « Autour de l’Harmonie », organisé par l’association « Culture couleur ».

Je me souviens qu'au commencement était la parole, et qu'à la fin, peut-être ce sera le silence

Je me souviens, dans l'Antiquité, du tremblement de terre de Santorin qui engloutit l'incertaine Atlantide, de celui de Lisbonne en 1755 qui fit basculer Voltaire dans un profond pessimisme, et de celui de Boumerdès en mai 2003 (1)

Je me souviens qu'un poète, fut aussi dans la Résistance, le Commandant Alexandre, qu'il usa de sa mitraillette, qu'il sacrifia des hommes, et retourna ensuite écrire de la poésie

Je me souviens qu'Adorno a posé la question : peut-on encore écrire de la poésie après Auschwitz ?

Je me souviens que parler de poésie revient souvent à la tuer

Je me souviens des autodafés de l'Inquisition, de ceux des SS à Berlin, et que, chaque fois qu'on brûle des livres on ne tarde pas à brûler des hommes.

Je me souviens qu'une fatwa a condamné Salman Rushdie à mort pour ses Versets sataniques

Je me souviens de l'incendie de la bibliothèque d'Alexandrie, de celui il y a dix ans de la bibliothèque de Saint-Pétersbourg qui détruisit 550.000 livres et dans la nuit du 25 ou 26 Août 1992 de celui de la bibliothèque de Sarajevo qui en détruisit 2 millions

Je me souviens que d'après Ray Bradbury, Fahrenheit 451 est la température à laquelle les livres brûlent

Je me souviens qu'au 10° siècle à Bagdad un poète écrivit : "si tu vois tes livres te trahir, fais-en la proie du feu" (Abou Saïd al-Sirafi)

Je me souviens avec Mallarmé que la chair est triste hélas et que j'ai lu tous les livres

Je me souviens que le monde est beau et que nous avons des yeux pour voir

Je me souviens des aborigènes, riches d'une culture de quarante mille ans

Je me souviens que Antonin Artaud a écrit qu'on pouvait parler de la bonne santé mentale de Vincent Van Gogh

Je me souviens qu'au rythme actuel un million d'espèces végétales et animales auront disparu dans 25 ans, soit plus du quart de la biodiversité de la planète

Je me souviens, en certains pays, de l'obligation d'obscurcir les fenêtres pour que les femmes ne puissent être vues de l'extérieur

Je me souviens des enfants rwandais, visages et crânes fendus par des coups de machette

Je me souviens d'une petite fille, la peau en lambeaux courant nue sur une route du Vietnam,

Je me souviens de la musique de Henri Dutilleux The Shadows of Time et qu'elle fut composée en pensant à Ann Franck, aux enfants d'Izieu, et à d'autres enfants martyrs

Je me souviens qu'il y a longtemps ma petite fille courut vers la mer, et revint la main recouverte d'écume pour m'en caresser le visage

Je me souviens que le monde est beau et que nous avons des yeux pour voir

Je me souviens que les choses ne sont pas à admettre, mais à changer. Qu'il faut du moins le tenter

Je me souviens que pour Michael Moore, Fahrenheit 9/11 est la température à laquelle, ponctuées de virgules humaines, des tours jumelles s'effondrent

Je me souviens que si l'harmonie est un rêve à atteindre le cauchemar est peut-être une des figures du chaos

Je me souviens du sourire de Bouddha et de son heureuse impassibilité

Je me souviens qu'il faut croire à la grâce et aux anges, car ils existent

Je me souviens de Nelson Mandela, premier Président de l'Afrique du sud démocratique, dansant après avoir passé 27 années en prison

Je me souviens de la taxe Tobin et de la prétendue impossibilité à l'appliquer

Je me souviens que le jour de mes dix ans, Françoise Sagan eut un grave accident au volant de son Aston Martin lancée à grande vitesse et qu'on la tint pour morte

Je me souviens que Camus a écrit : "la vie n'est pas à vivre, mais à brûler"

Je me souviens que l'aigle s'exile où les sources s'aimantent

Je me souviens du Commandant Massoud et qu'il était aussi poète dans le Penshir

Je me souviens avoir été caressé par un duvet de mouette et que ce fut comme si la mer tout entière m'avait traversé

Je me souviens que le monde est beau et que nous avons des yeux pour voir

Je me souviens de cette photo de presse : "la madone de Bentallah" et des dizaines de milliers de victimes algériennes du terrorisme, ces dernières années

Je me souviens des poètes Youssef Sebti et Tahar Djaout, assassinés en 1993 à Alger parce qu'artistes et intellectuels

Je me souviens que la Justice est figurée par les deux plateaux horizontaux d'une balance et que ce peut être aussi une métaphore de l'harmonie

Je me souviens qu'il n'y a pas de justice, et pas de dieu puisque pas de justice

Je me souviens que le paradis est au ciel et je me demande où est l'enfer

Je me souviens de Jean Moulin à qui ses bourreaux tendirent une feuille de papier parce que déjà il ne pouvait plus parler, et qui leur rendit après y avoir tracé leur caricature

Je me souviens d'une jeune fille brûlée vive dans une poubelle pour avoir refusé les avances d'un petit caïd de banlieue

Je me souviens que sur la Montagne jaune, en Chine, dans les brumes de la Capitale du Ciel, je n'ai plus du tout eu envie de redescendre

Je me souviens que le monde est beau et que nous avons des yeux pour voir

Je me souviens que parvenu en Europe occidentale, le nuage de Tchernobyl reconnaissait les frontières des Etats et en évitait certains

Je me souviens de Geronimo

Je me souviens que chaque nuit des rafiots d'immigrants sombrent dans le détroit de Gibraltar

Je me souviens de la musique soufie et de la transe des aïssawis

Je me souviens qu'en ce début du 3° millénaire on construit un mur de béton de 8 mètres de haut pour séparer deux peuples, et qu'à la fin du 2° millénaire on en abattit un pour réunir un peuple

Je me souviens que mes amantes ont égoutté sur la mer les étoiles tombées dans leur chevelure

Je me souviens que le monde est beau et que nous avons des yeux pour voir

Je me souviens que les deux tiers de l'humanité vivent en état de pauvreté, dont un milliard d'enfants

Je me souviens de Sartre disant que devant un enfant qui meurt de faim La Nausée ne vaut rien

Je me souviens de la question du primat de l'éthique sur l'esthétique, ou de l'esthétique sur l'éthique

Je me souviens de cette question, prêtée à Alberto Giacometti : dans une maison qui brûle, choisiriez-vous de sauver un chat ou un tableau de Rembrandt ?

Je me souviens que Martin Luther King avait un rêve

Je me souviens qu'il y a longtemps, j'ai refusé une fois pour toutes, d'être un mutant moderne

Je me souviens que "Je est un autre", et du Voyant qui l'a écrit

Je me souviens que le monde est beau et que nous avons des yeux pour voir

Je me souviens des CRS lançant des gaz lacrymogènes dans l'Eglise Saint-Bernard pour en expulser des sans-papiers

Je me souviens que Picasso voulait peindre comme un enfant et qu'il n'y est pas parvenu

Je me souviens que les arsenaux nucléaires cumulés peuvent faire sauter un nombre impressionnant de fois la planète

Je me souviens que les Etats-Unis disposent de 10640 têtes nucléaires, la Russie 8600, la Chine 400, la France 350, le Royaume-Uni 200, Israël 150, l'Inde 80, le Pakistan 40, la Corée du Nord peut-être une ou deux, et l'Irak zéro

Je me souviens que l'océan atlantique est le plus grand cimetière noir

Je me souviens de l'Amérique d'avant Christophe Colomb

Je me souviens que ma petite fille ne cessait de me demander : "Comment ça peut s'arrêter le ciel ?"

Je me souviens des cinquante millions de morts de la 2° guerre mondiale, et parmi eux, des 6 millions de juifs

Je me souviens que le monde est beau et que nous avons des yeux pour voir

Je me souviens de Rosa Parks qui, le 1° décembre 1955, refusa de céder sa place à un Blanc dans un bus de Montgomery en Alabama.

Je me souviens qu'au Nigeria, si l'on est femme, un tribunal civil peut vous condamner à être enterrée vive jusqu'à la taille pour être lapidée

Je me souviens qu'à être devenus plus riches nous en sommes aussi devenus bien plus pauvres

Je me souviens que mes grands-parents me disaient : "toi au moins tu verras l'an 2000"

Je me souviens, lorsque je suis écarté comme artiste ou intellectuel, que j'apprécie de ne pas vivre en Chine à l'époque de la soi-disant révolution culturelle

Je me souviens que Jacques Derrida a montré la positivité de la déconstruction

Je me souviens que créer c'est aussi déconstruire, que déconstruire, c'est aussi créer

Je me souviens que le phénix renaît de ses cendres

Je me souviens que dans les années 1950, des parents d’adolescents fugueurs lançaient des appels à la radio et assuraient qu’il ne leur sera fait aucun reproche

Je me souviens des rites de possession vaudous

Je me souviens de l'étudiant anonyme qui stoppa seul une colonne de chars sur la Place Tian An Men en juin 1989 et je me souviens des étudiants tchèques escaladant les chars russes à Prague en 1968

Je me souviens de Jan Pallack

Je me souviens que selon Fukuyama nous sommes entrés dans la fin de l'histoire et je me souviens aussi du mythe de l'Eternel retour chez Nietzsche

Je me souviens que le monde est beau et que nous avons des yeux pour voir

Je me souviens de l'Andalousie heureuse d'avant 1492

Je me souviens, grâce à Kierkegaard, que « l'humour est la politesse du désespoir », et aussi, que certains sont tellement désespérés qu'ils ne peuvent même plus avoir cette politesse-là

Je me souviens que ces dix dernières années 60 tribus indiennes ont disparu de l'Amazonie
Je me souviens de Jean Babilée dansant Le jeune homme et la mort, de Jorge Donne dans Le Boléro de Maurice Ravel, et de Rudolf Noureev dans... je ne m'en souviens plus

Je me souviens que je suis, moi aussi, blanc au dehors, mais noir au dedans

Je me souviens que dans son Pélerinage aux sources, Lanza del Vasto échappa aux dents d'un tigre en vocalisant des chants grégoriens en pleine forêt tropicale

Je me souviens que la Relativité est le concept phare du XX° siècle comme celui des Lumières fut celui du XVIII° siècle

Je me souviens qu'écrire de la poésie, c'est aussi résister

Je me souviens qu'il est dangereux pour un poète de poser ses deux mains sur la barre transversale d'un caddie de supermarché

Je me souviens que j'aurais pu être un terroriste

Je me souviens des enfants otages de l'école de Beslan en Ossétie du Nord

Je me souviens que le monde est beau et que nous avons des yeux pour voir

Je me souviens des poètes Abou Nawas, arabe, et Omar Khayyâm, persan, qui en Islam, chantaient librement le vin et les femmes

Je me souviens que si le mot sagesse a un sens, il est sans doute voisin de celui d'harmonie

Je me souviens qu'il en est peut-être de même du mot santé, et la maladie serait-elle alors une figure du chaos

Je me souviens qu'il en est peut-être aussi de même du mot amitié, et beaucoup plus rarement du mot amour

Je me souviens des Iles Fortunées, de Gauguin, et que nous portons tous le rêve d'un grand voyage

Je me souviens que si au commencement était l'harmonie, à la fin ce sera peut-être le chaos

Je me souviens de l'âge d'or et qu'il n'a jamais existé

Je me souviens que si le chaos était au commencement, peut-être à la fin ce sera l'harmonie

Je me souviens du mythe du bon sauvage

Je me souviens que l'harmonie était au début, qu'elle sera à la fin, et qu'en ce cas nous sommes peut-être tout simplement au mitan du temps

Je me souviens que se souvenir a deux sens : se rappeler et ne pas oublier

Je me souviens que pour René Char il ne faut pas faire une place à la beauté, mais toute la place doit être faite à la beauté

Je me souviens que le monde est beau et que nous avons des yeux pour voir

Je me souviens de Dostoïevski pour qui "la beauté sauvera le monde", et je me demande si ce monde sera sauvé et même qu'est-ce que ce serait de sauver ce monde

Je me souviens que l'harmonie aurait pu être éternelle, mais aussi que le chaos pourrait être permanent

Je me souviens du million de victimes du génocide arménien

Je me souviens que l'harmonie est une idée, et comme Idée, vraiment platonicienne

Je me souviens, parmi beaucoup d'autres, des boucheries de Stalingrad et de Nankin, avant celles de Hiroshima et de Nagasaki, aussi que beaucoup de ceux qui sont revenus de Verdun ne pouvaient pas en parler, et qu’ alors on disait « plus jamais ça »

Je me souviens que l'harmonie est parmi d'autres, une croyance de plus

Je me souviens que municipale est une épithète qui ne pourra jamais qualifier l'harmonie

Je me souviens de Giordano Bruno, brûlé vif à Rome en février 1600, sur le Campo dei Fiori, parce que la terre n’est pas le centre du monde

Je me souviens que le chaos peut surgir de l'harmonie, comme "un jour l'ennui naquit de l'uniformité" (2)

Je me souviens qu'une corde tressée d'un fil noir et d'un fil blanc est peut-être une juste image de l'harmonie

Je me souviens du chuintement de l'eau en plein désert

Je me souviens du supplice chinois dit "des cent morceaux" rapporté par G. Bataille

Je me souviens que le monde est beau et que nous avons des yeux pour voir

Je me souviens que l'harmonie est une utopie et que l'homme a besoin d'utopies

Je me souviens de la cité d'Auroville en Inde, et que, oui, parfois on s'approche très près d'une utopie

Je me souviens que l'homme est la mesure de toute chose

Je me souviens qu'il existe une vérité des corps

Je me souviens qu'un acte est une parole mais que beaucoup de paroles ne sont pas des actes

Je me souviens de Toussaint-Louverture

Je me souviens qu’ils ont foutu des croix partout

Je me souviens qu'être passionné c'est faire l'expérience de la jouissance ou de l'ascèse

Je me souviens que le Marquis de Sade avait des yeux de fille (3)

Je me souviens que le monde est beau et que nous avons des yeux pour voir

Je me souviens que la connerie peut être criminelle et que les braves gens ne sont pas si braves que ça

Je me souviens que les khmers rouges tuèrent deux millions de Cambodgiens

Je me souviens que certains croient à la fin du monde et que d'autres parfois s'aventurent à l'annoncer

Je me souviens que certains soutiennent qu'il y a une vie après la vie et que moi je n'y crois pas

Je me souviens que si nous ressuscitions il faudrait mourir une deuxième fois

Je me souviens du silence assourdissant des dieux

Je me souviens d'un ministre d'un Etat d'Amérique centrale, qui était aussi prêtre catholique, s'agenouillant devant le pape Jean-Paul II à sa descente d'avion

Je me souviens des Indiens du Chiapas, et peut-être qu'un jour nous verrons le visage du sous-commandant Marcos

Je me souviens avoir rencontré face-à-face le dieu Pan sur l'île de Thassos

Je me souviens d'une source dans le désert, et du prénom des deux jeunes filles, qui s'avancèrent vers moi pour me laver les pieds

Je me souviens, au crépuscule, cet été, de trois devadâsis devant le temple de Marie-Madeleine à Vézelay

Je me souviens que le monde est beau et que nous avons des yeux pour voir

Je me souviens des Algériens tués à Paris par la police de Papon le 17 octobre 1961, et aussi que celui-ci, condamné pour complicité de crimes contre l’humanité, vieillit confortablement chez lui, la conscience tranquille

Je me souviens du Mur des Fédérés au cimetière du Père-Lachaise

Je me souviens que je suis toujours incapable d’affronter la visite d’un camp d’extermination nazi

Je me souviens que les fragments de Héraclite que je préfère sont ceux que je ne comprends pas

Je me souviens des Proportions, du Nombre d'or, et des Analogies

Je me souviens de Némésis, déesse de la mesure, et que la mesure est une figure possible de l'harmonie

Je me souviens à nouveau que l'homme est la mesure de toute chose

Je me souviens de Raul Rivero, poète et journaliste cubain mourant en ce moment même à petit feu dans les prisons castristes(4)

Je me souviens qu'en démocratie les mandats du suffrage universel peuvent éviter à certains d'aller en prison

Je me souviens que le monde est beau et que nous avons des yeux pour voir

Je me souviens du supplice de Hallaj, mystique de l'Islam, qui fut lui aussi crucifié, et qui resta étrangement serein alors que ses bourreaux le mutilaient atrocement

Je me souviens du trou de la Sécurité sociale, du déficit budgétaire et du pacte européen de stabilité

Je me souviens que plus civilisé le monde est devenu plus opaque

Je me souviens que dans la Grèce antique, l'Univers était un temple dont la géométrie pouvait rendre raison

Je me souviens qu'en Egypte ancienne, le cercle, avec en son centre un point, était le signe de Râ, que le poète Constantin Cavafy en fit sa signature secrète, comme plus tard un autre poète grec, Yannis Yfantis

Je me souviens que "voir clair c'est voir noir"(5) et que "la lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil" (6)

Je me souviens avec Camus que "nous autres, hommes du sud, nous savons que le soleil a sa face noire"

Je me souviens de la théorie physique du chaos et d'avoir entendu Ilya Prigogine en parler dans le Var, pas très loin d'ici, bien avant qu'il n'obtienne le prix Nobel

Je me souviens du film des frères Taviani, Kaos, surtout de la partie "il mal della luna"

Je me souviens qu'ils t'ont appelé l'Obscur alors que tu habitais l'Eclat(7)

Je me souviens que Héraclite et Lao Tseu auraient pu se rencontrer, et qu'au fond c'est tout comme

Je me souviens des fleurs de lotus dans les jardins de Suzhou

Je me souviens que le monde est beau et que nous avons des yeux pour voir

Je me souviens que la Terre nous est seulement prêtée par nos enfants, et les enfants de nos enfants

Je me souviens qu'elles veulent être « ni putes ni soumises »

Je me souviens que le bruit est le viol de l'âme

Je me souviens que pour Rilke "être ici est splendeur"

Je me souviens qu'au commencement était la parole, et qu'à la fin, peut-être ce sera le silence

(1)si ce texte avait été écrit après le tsunami de l’océan indien du 26 décembre 2004, (286 000 morts comptés en février 2005) il en aurait été fait mention
(2) Lamotte-Houdard
(3) Guy Debord
(4) écrit en octobre ce texte est antérieur à la libération de Raul Rivero le 30 novembre 2004. Cela ne fait pas oublier que des milliers de prisonniers politiques sont encore retenus dans les geôles de Cuba
(5) Paul Valéry
(6) René Char
(7) Saint-John Perse

“Cette profession de foi s’infiltre dans la bouche et dépose entre nos lèvres la vigueur de sa force. Pour celui qui la profère comme pour celui qui l’écoute, il entre dans sa chair un être de sobre envergure, de tacites déploiements, de juste mesure. En elle et par elle, une seule manière d’être au monde car elle nous rend aptes d’un coup aux eaux et au silex de l’amour. Il me vient à propos de ce texte qui nous est adressé intimement, l’envie de dire, reprenant un vers de Jean de la Croix : « je poserai sur l’aimé mon visage », et de me livrer tout entière à son élection.”
Odile Cohen-Abbas

“C’est ici la force d’une langue-prière ne faisant que raviver la cruauté de l’injustice.”
Michela Landi

En couverture : dessin au feutre de Tibouchi, 2004, 20x20 cm.

 


*

Jean-Claude Villain
Le Marchand d'épices

 


" Lorsque tu verras tes livres
te trahir, fais-en la proie du feu "
Abu-Sa`id al-Sirafi
(Bagdad, 10e siècle)

 

Sommaire


Chants d'îles...............................................................p.3

Contes poétiques........................................................p.9

Après-lire.................................................................p.23

 


Certains des textes rassemblés ici ont été publiés dans différentes revues :

pages 6 et 8 : in Présence de Pierre Caminade, publication de l'Université de Toulon, 2000.

page 7 : ibidem, et revue SOUFFLES (n° hors-série consacré à "l'acte d'écrire", 1992)

page 10 : revues ARPA (n°54, 1994), et SUD (n° hors-série " Eloge de Babel ", 1994) ; revues grecques ELEFSIS (n°7/8, 1995) à Volos, et O PARATIRITIS (n°27, 1995) à Thessalonique. (traduction de Maria Orphanidou-Fréris)

page 13 : LE JOURNAL DES POETES, Bruxelles, (n°6/7, 1992), et la revue grecque RACINE, (n°20, 1994), Ioannina, (traduction de Maria Orphanidou-Fréris)

page 15 : Revue STOP, (n°128, 1993), Montréal, et en grec in revue Ylandron, Chypre, nov.2002, (traduction de Constance Dima)

page 16 : Revue STOP, n°124, 1992, Montréal ; revues grecques ELEFSIS, (n°7/8, 1995) à Volos, et O PARATIRITIS, (n°27, 1995) à Thessalonique. (traduction de Maria Orphanidou-Fréris)

page 20 : OCEANORAMA (magazine de l'Institut Océanographique Paul Ricard, n°20, 1993) ; revues grecques PORPHYRAS, (été 2001), Corfou, et PERIPLOUS, (été 2001), Athènes. (traduction de Irène Spanoudakis)


La couverture est de Henri Jaboulay (format original : 16x11),
l’après-lire de Nicole Benkemoun


Chants d'îles


je m'empresse, l'heure est précoce, il faut ; les autres sont encore au sommeil ; il est temps d'inventer le jour, d'abréger les pertes, de capter la grâce éphémère de l'aurore naissante ; c'est maintenant que s'organise le lieu, que se renouvellent les contrats entre les forces de lumière et les puissances d'ombre; chaque matin je suis présent à cette cérémonie ; j'en suis l'unique témoin, toléré sans doute par mon assiduité ; je connais par cœur ce rituel de relève, l'assiste en murmures, le précédant même parfois, ou m'enhardissant à le précipiter, par jeu ou pour mon secret bénéfice; c'est bien avant l'heure que vous croyez, et parfois plus tard aussi ; oh ! je le sais, je ne suis pas si seul ; nous sommes un petit nombre, isolés par la planète, et de nous-mêmes inconnus : au retour des pêches nocturnes, ceux qui se rapprochent des ports avant que les phares ne s'éteignent ; dans la montagne, les veilleurs des cavités humides surplombant la plaine ; et aussi, après qu'eût teinté faiblement une cloche amplifiée par la nuit, ceux qui s'unissent dans la prière; chance nous est donnée à tous sur nos itinéraires contraires, lorsque s'effondrent les habitudes et s'effacent les balises ; il faut, bien sûr aussi avoir perdu son chemin, et que le vent, le vent, ait soufflé la dernière lampe ; car l'égarement en rapproche, l'accident aussi, ou parfois, un agonisant dont la main nous saisit aux heures les plus froides ; c'est alors le juste instant, on le pressent, le ressent soudain : s'y désembuent les yeux, s'y flétrissent les illusions ; c'est l'heure du poids inutile des choses, de leur valeur enfin révélée, de l'inéluctabilité des pertes; l'heure aussi d'une légèreté muette, d'un départ facile sans même avoir rassemblé ses affaires ; l'heure où le vent - une simple brise parfois - donne la direction d'inconnu à laquelle, d'instinct, en sûreté, on s'abandonne.

*

comme en un rêve étranger, j'ai habité près de la mer une maison haute ; de sa terrasse, j'ai cligné les yeux chaque matin dans l'aveuglement du soleil montant, soutenu fièrement face-à-face; je me suis assis plus tard sur le rebord d'un mur blanchi, bordé de fleurs jaunes, et j'ai parcouru des yeux une à une les tombes d'un cimetière marin aux stèles gravées d'une écriture étrangère ; les enfants piailleurs sont venus me saluer de leurs rires, moquant parfois ma silhouette, insolite en ce lieu ; avant midi je suis descendu au port y rencontrer un ami que j'aperçois souvent de ce côté-ci des choses ; un pêcheur m'a donné deux poissons et la vieille femme, qui sans un mot s'occupe de ma maison, les a frits avec des herbes odorantes; dans l'air frais que poussait sur moi le vent fragile, j'ai surpris là le poids d'éternité que compte toute heure.

*

soudain, charriés par des odeurs fortes d'épices et de crasse, me sont revenus souvenirs de foules en rumeur, de villes aux quais grouillants de races, d'émeutes d'affamés, de chahuts d'enfants sauvages, et dans mes chairs, rappels d'incisions, blessures d'os de vieillards chancelants, ou molle pression des rondeurs moites des femmes; tumulte; venus de la mer comme un parfum d'îles, j'ai à nouveau désirs d'exil et de fortune, cauchemars de coques ouvertes et de voiles lacérées, craintes de tempêtes sans abri, peurs d'abordages et soif d'eau tiède croupissant au fond de vieilles outres ; j'ai goût d'aventures aux risques sans calcul, de rencontres imprévues, et de fréquentations douteuses au fond des hôtels borgnes où vivote une racaille ; rangés contre les quais, des navires déchargent leurs cargaisons ; en face, des boutiques bariolées s'emplissent ; j'aime cette suffisance laborieuse, cette surabondance fruste : petits commerces aux rêves de grandes fortunes, cabotages élevés en croisières hauturières, et ces hommes libres qui dorment le soir sur le môle dans un tas de cordages quand je possède leurs femmes accueillant le passant l'innocence aux lèvres ; me vient aussi nostalgie de processions de Pâques dans les matins immobiles des Cyclades, d'hospitalité muette dans des monastères égarés, et de froides promenades dans la blancheur immédiate de l'aube ;il est vrai, il n'est au sillage flux qui ne retourne ; cependant des oiseaux blancs dérivent longtemps derrière les mâts qu'on ne vernit plus.

*

là, ou plus loin peut-être sur une autre rive, j'irais sur les marchés tenant commerce d'épices et de breloques ; assis à même le sol sur la natte de mon étal, je compterais âprement les piécettes de mes ventes incertaines, cèderais peu aux marchandages, et consentirais au troc par pure nécessité ; j'accepterais les mauvaises places en signe de proscription et subirais comme un impôt la razzia fatale des bandes ; je vivoterais ainsi, vieillissant, à l'écart ; peut-être aurais-je pour compagnon un perroquet muet dont les couleurs arrêteraient les regards ; les hommes mépriseraient mon négoce, les enfants ricaneraient, certains singeant même devant moi des grimaces ou des postures grossières, sûrs de mon inertie par le simple vague de mes yeux ; seules les femmes feraient halte devant les couleurs et les brillants de mon humble éventaire ; elles humeraient, compareraient, s'interrogeraient, se conseilleraient sans jamais me concerner ; j'aimerais les regarder, chercher leurs yeux fuyants, pressentir leur âge, et deviner leurs corps souples sous les étoffes amples ; j'attendrais patiemment leur choix ou leur départ, sans considération ni suite ; parfois l'une d'elles, distraite d'apparence, effleurerait malicieusement mes poudres d'un doigt rapide, portant à son nez, à ses lèvres, quelques grains très fins de couleur odorante ; je guetterais alors sa moue ou son sourire ; après le départ de tous, je resterais longtemps immobile sur la place désertée ; puis, ouvrant le livre couvert de soie qui me sert de carnet, j'écrirais les quelques mots du jour, un poème peut-être ; plus tard dans le soir, ou le lendemain parfois, je les lirais dans la rue fermée où l'on me tolère, à une petite fille qui n'a pas de nom, et qui sans question, m'écoute.

*

il voulait écrire l'histoire d'elle : il serait son île, elle serait son éclat ; il était venu ici pour cela ; contemplant la mer, il pourrait s'abstraire pensait-il, soutenir tout ce soleil en trop qui manquait à son front ; non, point trop mobile était l'eau ; les vagues l'obsédaient certes, l'égaraient même, et c'était tant mieux ; il lui faudrait pourtant écrire, entrer profond en soi, tarauder le cœur de la plume, éclater ; non plus se contenter de simples amorces prometteuses comme jadis il en venait parfois à l'aube ou avec le soir : il le savait maintenant, elles n'ont d'avenir qu'un soupir ; l'heure n'est plus matine se disait-il, et j'hérite, j'hérite enfin de toutes mes insomnies ; maintenant il était las ; fatigué il pourrait même mourir : de femmes, d'enfants il n'avait plus ; lui-même devenait un autre en ces jours d'hiver où son cœur s'absentait : chaque soir ne montait-il pas en lui un frisson lorsque le soleil plongeait dans les eaux ; j'irai, se disait-il, j'irai inventant un autre chemin ; celui-ci m'égare ; je préfère aujourd'hui les filles aux mères, je parle en délire et je parviens à peine à l'entretien de mon feu ; s'est-il éteint le brasier de la parole ; sont-ils morts les amis qui se taisent ; il épelait à présent des syllabes glacées ; plus tard il en espérait l'écho dans le cri de la chouette ; reviendrait-il l'air sacré qu'autrefois les flûtes sifflaient au bercement des heures ; qu'importe ; après chaque instant c'est toujours une absence qui commence.

*

peut-être devrait-il enfin rentrer chez lui, cesser d'appartenir aux paysages, de s'abandonner aux sables chauds et à l'écume des vagues, fuir la séduction infinie des lieux et préférer la table, la feuille blanche - main crispée sur la plume, tête qui se creuse, souvenirs qui s'allument, mots qui se cherchent - à la contemplation de la mer, aux caresses de l'air sur son corps nu, à l'exultation de l'été, aux dérives machinales qui accompagnent le lent balancement d'une voile, là-bas, entre la côte et l'île ; reconquérant alors sa vieille discipline, il lui faudrait - renoncement et effort - muer ses sensations bénies en fécondations neuves, et miser une fois de plus sur les mots pour donner, au bonheur des splendeurs marines, la pérennité d'une trace, d'une parole, vaines sans doute, faibles aussi, irrépressibles cependant ; et dans ce choix, l'insouciance d'une vie béate, le pousse d'instinct au silence complice des respirations lentes, synchrones des extases.



Contes poétiques


Acceptant l'éphémère dit-il, j'ai construit dans la durée, plus sûr que celui qui, croyant tenir le temps, s'y dissout sans savoir ; dans mes errances j'ai établi ma maison intérieure, plus solide que celle qu'on construit, enclôt et embellit. Elle ne menace ruines.
Les bâtisseurs du passé sont morts ; oubliés et effondrés leurs royaumes, leurs arches et leurs portiques.
Aujourd'hui on sait encore le nom, les mots de quelques sages.


matin
chaque matin, même heure, même discipline, il s'assied pour écrire ; de tout l'hiver pourtant il n'a dit mot ni tracé ligne ; le printemps sera favorable, la lumière ramènera ma parole pense-t-il : d'où viennent les mots sinon de l’œil réjoui par le soleil ; la main au front il ne désespère pas : il cherche, il s'entête ; cela vient mal pourtant, à vrai dire cela ne vient pas ; c'est toujours un puits de sable qu'il vrille : les parois s'effritent et le fond se dérobe ; y a-t-il seulement eau saumâtre ou douce qu'annoncerait une couche humide ; il voit sur la conque vide d'une fontaine le tuyau de plomb, il l'entend sonner creux ; image facile pense-t-il ; pour l'heure c'est la seule qui lui vient ; il respire ; il aspire ; ou plutôt il appelle car il faut de l'air pour le cri ; perdus les mots ; ou le don, le fil précieux de la parole ; ils restent lovés dans leurs abris de basse saison, refuges de lassitude quiète, repos gourd, sommeil figé ; lentement il épèle des syllabes de hasard, murmure des noms anciens qu'il invente ou reconnaît; il assemble même un alphabet de signes étrangers ; jadis ce rituel apportait à ses lèvres une incantation facile, offrait à sa main de beaux incipit, prolongés plus tard par de larges laisses ; de formules simples le sorcier ne métamorphose-t-il pas le monde ; aujourd'hui il commence à l'admettre, le jour n'est plus faste ; faut-il attendre encore une révélation subite, une grâce improbable ; et parlerait-il en langues si l'esprit lui venait ; toujours les mots résistent, est-ce la saison qui dure ; l'âge et sa part d'inertie insidieuse ; ou bien une fracture qu'il ne soupçonne, une fatigue subreptice échappant à sa vigilance ; à dire vrai il pressent un silence plus durable : les pétales frais ni les oiseaux chanteurs ne l'éteindront ; peut-être même s'est-il déjà approché des bords du vide, là où les bouches se ferment et le néant gagne ; dévidée la vie ; ce serait donc déjà les franges mêmes du rien ; et ce silence durable est-il congé définitif, prémices d'absence dernière ; il murmure faiblement quelques noms, des lieux habités, des êtres chéris ; il les répète ; pourtant les scander figurerait l'impasse, serait signe de finale halte ; déjà frappé en plein cortège, la paralysie le vouerait-elle à quitter la cohorte, à s'écrouler dans un fossé ; il avait fait ce rêve autrefois sur le bord d'une route toscane ; il s'aperçoit aujourd'hui qu'il ne l'a jamais quitté ; il songe au poète de l'Isle qui caressait des galets pour y écrire à même leur surface polie ; à l'Autre qui s'était tu dans l'exil du désert il disait : tu as bien fait de partir ; l'exil de la voix annonce-t-elle les ultimes départs ; faut-il l'oubli pour l'écho ; cette méditation le console de son mutisme ; certes il est libre, il peut se mettre en route ; ne porte-t-il pas déjà des semelles de vent.

 


les iris
à Mohammed Khadda, i.m.

il regarde par la fenêtre au-delà du mur du verger ; les arbres sont encore en fleurs ; pourtant ses yeux ne contemplent plus la blancheur des pétales ; il ne médite plus, comme les années passées, sur le retour et la chance des fruits ; son cœur ne s'émeut plus de choses si simples ; il sait qu'il ne reverra plus l'horizon, que le monde visible s'arrête désormais aux murs de sa chambre ; il n'a plus qu'à consentir ; oh! bien sûr, dehors tout continue : chaque jour les visiteurs en portent témoignage ; vit toujours la vie, et les affaires suivent leurs cours à la manière des fleuves et des monnaies ; les femmes sont belles (c'est le printemps) et les enfants rient ; qu'importe, il le sait, tout cela ment ; il trouve même encore la force de le dire ; ils n'entendent ; tu sais il est très malade, il est vieux maintenant ; toi aussi tu trouves qu'il est devenu étrange ; non jamais de sa vie il n'a été comme ça ; il n'a jamais été comme ça ; il le sait, il le sent, il le dit aussi ; à dix ans, il s'en souvient, il n'aimait pas les histoires ; il n'a jamais aimé les histoires, n'a jamais eu de mémoire pour elles ; pour le reste, oui, mais pas pour elles, n'a jamais su les raconter, les inventer non plus ; il leur dit, il leur répète : tout ment ; il radote ; tous mentent ; il regarde par la fenêtre au-delà du mur du verger ; d'où il est dans le lit, il ne voit que sa ligne irrégulière contre le ciel où passent les nuages d'avril ; il est un autre monde, pense-t-il, et il commence là-bas ; j'y allais encore il y a peu ; et je ne savais pas que c'était l'autre monde ; il n'en dit rien, il regarde toujours ; eux croient que déjà il n'est plus là, qu'il est perdu, il a si souvent le regard fixe ; pourtant parfois des larmes coulent de ses yeux quand les enfants approchent leurs têtes de ses mains ; il s'est fait apporter un bouquet des iris qui bordent la base du mur ; ils sont sa dernière splendeur ; tiendra-t-il jusqu'en mai lorsque les Japonais, il le sait depuis toujours, se baignent dans cette fleur ; en silence il se le demande ; il écrase quelques pétales entre ses doigts qui se teintent de violet ; il a commis le rite ; il peut espérer une chance tardive ; il le sait cependant, il ne le dit pas, cette année il ne verra pas les héliotropes.


la mort du poète
un poète est mort et on ne le sait pas ; avait-il assemblé son dernier livre, écrit un ultime poème, enfin achevé une oeuvre imprévue ; ou bien s'était-il tu depuis longtemps, étouffant peu à peu sa voix, recouvrant son nom de silence dans la fosse des jours et des années ; étaient-elles donc épuisées les collections de la mémoire, celles qu'on visite assidûment pour en dénombrer chaque fois les pièces manquantes ; ou avait-il fourni assez les preuves du vivre pour être quitte avec la mort ; peut-être un à un, ses amis l'avaient-ils laissé, ceux-là qui aujourd'hui porteraient juste témoignage ; bien sûr il est encore d'autres conjectures ; imaginer par exemple une urne probable où ses poèmes seraient enfouis parmi ses cendres ; une jeune fille muette en aurait le dépôt, attendant qu'un sort de hasard ne la brise ou l'inhume ; on pourrait aussi prêter à l'inconnu une autre carrière, publique et tumultueuse, bavarde et décousue, brassant mots et affaires, sous d'autres noms, en d'autres lieux, revenu de l'envers à l'endroit des choses, jeune après avoir été vieux, prodigue après l'épargne, et jusque dans la débauche dissolvant en son sang les cristaux d'un gel ; mais vivrait-il alors ; ne serait-il pas mort déjà, pour de bon ; j'avais lu autrefois, je m'en souviens à présent, l'histoire d'un homme, qui toute sa vie avait cherché un nom pour y établir sa demeure ; devenu vieux et aveugle il se faisait encore lire des livres, réciter des dictionnaires, sûr que le mot existait, qu'il finirait par le rencontrer ; à ceux qui se moquaient, voyant dans sa ténacité le signe d'une croissante folie, à ceux aussi qui patiemment lui conseillaient l'abandon, l'enjoignaient de reconnaître enfin l'évidence et la vanité de son étrange quête, il disait qu'on peut vivre, oui, pour un seul mot, et sur la foi d'un nom qu'on ignore ; l'histoire rapportait aussi qu'il devint sombre, et que saisi d'un doute, il congédia ses lecteurs appointés, assurant même plus tard, d'une voix devenue faible, qu'il s'était trompé, que les mots n'existent pas hors de la bouche de ceux qui les parlent ; il dit alors que les livres trompent, qu'il est du devoir d'inventer ; lui ne l'avait pas su : il est de fausses étoiles qui égarent les astrologues, et des météorites tombées désarmant le plus vétéran des marcheurs ; ainsi le mot serait-il donc la mort qui dissimule son aire ; écrire ne conduirait-il qu'au doute et à l'usure ; est-il aussi un silence joyeux, un abandon sans rime de désespoir ; un poète est mort et on ne le sait pas.

 

le vieux peintre
il dîne de sardines et voit mal les choses ordinaires ; de ses doigts tâtonnants à peine retrouve-t-il les objets familiers dont sa vie a l'usage ; point là sont les affaires dit-il, celles d'avant que je cherche ; celles d'hier, qui les a détournées ; et sa main parfois traverse son front d'un geste de dépit ; le souffle est lent mais il ne tousse pas à la manière de ces vieillards amers crachant entre eux les mêmes histoires sottes ; il a le regard doux, insistant parfois, des sages au bonheur modeste qui s'avancent vers la mort un discret sourire aux lèvres ; le pas malhabile, il cultive une hauteur détachée que ses amis aimaient jadis, et dans l'hospitalité qu'il fait au visiteur, il a la tranquillité aimable de ceux qui ont le temps ; ses yeux ne voient plus très bien ; à ses mains noueuses les choses aussi échappent ; et cependant il peint ; il poursuit dans l'âge une oeuvre tôt commencée ; un monde ancien monte un peu plus chaque jour sur la toile, telles ces villes englouties surgissant en mirages devant les marcheurs du désert ; encore le geste est sûr au trait, exact à la touche ; il compose à son chevalet comme un musicien sourd écouterait à son pupitre la résonance inaudible, le concert silencieux ; lui, le regard tourné au-dedans de lui-même, visite sans lampe les couloirs du passé, les chambres blanches et noires de la mémoire ; c'est que l'âge n'a pas appauvri son oeil plus fidèle que ses yeux ; le monde est beau dit-il tendrement, puis dans un murmure : nous avons des yeux pour voir ; près de lui un jeune homme dévoué l'observe ; triste il se tait : il ne triomphe plus de jeunesse impatiente ; chaque jour il médite sans mots l'évidence de la même leçon : il voit, qu'il ne voit pas ; le peintre lui a légué ses pinceaux usés et la vieille palette ; il hésite encore à s'en servir.


l'orant manchot
il est assis ce soir face au soleil qui se couche sur la mer ; à l'extrémité de son bras tendu il regarde à contre-jour la paume de sa main droite, les cinq doigts bien écartés ; non il ne cherche pas d'ombre pour son regard, il ne craint pas l'aveuglement et la brûlure : ses yeux plissés ont tant vu déjà, sa peau est sèche, ridée aussi, et brune des macérations de l'eau, du sel et de la lumière ; de sa main il joue simplement, bougeant de haut en bas, de gauche à droite son membre lent comme ferait un viseur sur sa proie, ou un homme d'église donnant le sacre ; son geste levé a tantôt la grâce du danseur, tantôt la vigueur du comédien qu'il fut jadis dans des villes lointaines (il avait alors la voix et les mimiques du métier) ; il joue ; son bras fait un signe nouveau, un appel peut-être (mais qui pourrait ici le comprendre, l'apercevoir même), ou bien il proteste de farouche véhémence, comme jadis parmi les assemblées ; il touchait alors une gloire possible, un règne asservi, même si ses doigts crispés fermaient souvent le poing ;
il s'amuse à présent du mouvement imperceptible de ses phalanges où les rayons rebondissent comme sur des arêtes molles ; il ajuste le filtre qu'elles offrent à ses yeux ; qui le verrait de loin prendrait peut-être son geste pour un salut, un signe d'accueil, une invite appuyée d'un cri, perdu dans la distance ; ou bien encore lorsque le coude fléchit et les doigts se resserrent, prendrait-il momentanément la position d'un orant manchot élevant une incantation à la fuite crépusculaire du soleil ; c'est plus simple à dire vrai ; lui ne pense pas à toutes ces figures que personne ne peut voir ; il joue ; comme l'enfant au berceau découvre longuement ses mains ; ou plutôt il cherche à lire dans sa paume les lignes de vie caressées un jour par les ongles noirs d'une bohémienne ; retrouver le passé ; pressentir l'avenir ; en fait il cherche par transparence, comme si sa main était de verre et lui faisait voir son sang, ou encore comme si elle tenait un miroir, lui découvrant, inaperçu depuis longtemps, son visage illuminé ;
à présent il pense que bien écartés, ses doigts formeraient une étoile à cinq branches, une étoile de plus dans le ciel, et il cherche un nom à la première de la nuit, cette téméraire qui ose s'aventurer devant le soleil, déchu.

 

le scribe muet
sur moi, certains croient la légende qu'on colporte et qui vient de je ne sais où ; pour obéir à quelque commandement céleste, à une prémonition obsédante ou à un présage d'initié, l'on m'aurait, dès le plus jeune âge, tranché la langue ; c'est que mon silence intrigue, irrite même le plus souvent ; c'est qu'on aime les secrets autant qu'on les craint : certes, nous en avons tous besoin, mais ils peuvent tuer aussi ; c'est pourquoi, sans doute, jamais personne ne s'est aventuré à visiter ma bouche, à me soumettre à une ordalie révélatrice, pour me faire subir l'épreuve de vérité qui briserait l'imaginaire par un simple constat, et confronterait la fable au plus évident des témoignages ; non, on ne s'y risque ; on me respecte, ou plutôt on me craint ; on ne sait quelle part j'entretiens avec les puissances silencieuses, cette autre face des choses que les hommes quittent dans le soleil et retrouvent dans le sommeil ; on me prête un pacte obscur, une initiation incertaine, une prédestination des dieux ; j'aime ces dires : ils entretiennent la distance ; et si simplement, du fait de mon mutisme, coulait en moi plus clairement la source où s'abreuve toute langue ; si je lapais secrètement cette eau intérieure qui ne parvient jamais aux lèvres, même en simple murmure ; si, pour ne rien dire, les muets cependant savaient ;
pour moi qui sais, les choses sont plus simples ; j'ai une langue, il est vrai immobile et inapte, muscle saliveur qui humecte ma bouche figée ; j'acquiesce à cet état depuis l'enfance où je n'eus que jeux solitaires et rêveries infinies ; j'entendais alors les rires et les querelles des autres sans qu'ils ne me concernent ; j'eus tout le temps d'élargir mon regard, d'observer patiemment ce qu'ils ne voient pas ;
un jour, sur la place où je me tenais toujours, un maître passa avec son équipage ; tandis que les autres l'acclamaient, je lui plus par mon immobilité silencieuse ; pressentant mon savoir, ma sagesse précoce sur les sujets qui échappent d'ordinaire, il me prit dans sa suite, m'installa en son palais et me donna rang parmi les siens ; tôt chaque matin, à l'heure où le soleil ne brûle, un vieillard vint m'enseigner les caractères de sa langue, m'apprit à tenir le calame ; longtemps je m'exerçais aux signes difficiles, aux gestes plus rares que requièrent les mots inusités ; je passais le reste du jour à l'ombre près du fleuve, observant le courant qui charrie les convois d'hommes, de pierres et de marchandises ; le vieil homme reconnut l'excellence de mes traits, fidèles à la finesse des anciens manuscrits qu'il me montrait parfois dans la bibliothèque du palais ; il me confirma calligraphe et m'ouvrit à quelques secrets que depuis longtemps il attendait de transmettre; je les avais pressentis ;
le vieillard mourut ; je devins alors Le Scribe de mon maître ; de lui je sus bientôt les comptes et les querelles, les intrigues et les amours ; sûr de mon silence il négligeait de chercher mes pensées dans mes yeux ; ainsi je le suivais du matin au soir, tenais les archives secrètes, travaillais seul et détruisais fidèlement ce qu'il m'ordonnait : je comprenais mieux que personne le prix et la valeur du silence ;
je vieillis ; un jour on introduisit un jeune homme que je dus instruire ; je le fis à l'heure première du jour, celle à laquelle j'avais pris l'habitude de flâner, tel une ombre, dans la palmeraie déserte ; il avait langue, s'en servait, questionnait, s'exclamait ; impatient il s'irritait de mon silence impassible, ma mutité ; bientôt il excella aux traits délicats, aux lignes souples et rares ; j'en convins : il m'égalait ; on le força alors à choisir : devenir Le Scribe et accepter d'avoir la langue tranchée, ou rejoindre la cohorte des petits comptables et des secrétaires, qui dans les pièces basses et sombres du palais, tiennent écritures d'épices ; il consentit au sacrifice; je vis la lame glacée trancher une langue qui l'empêchait ; sa bouche s'emplit de sang et ses yeux de larmes ;
désormais je n'ai plus d'office obligé ; en fin d'après-midi on me trouve dans le temple où, dit-on, ma posture immobile donne aux fidèles qui me voient une grande sérénité ; certains croient même y voir déjà ma propre statue ; sur moi d'autres légendes naissent paraît-il ; je néglige de les entendre.


la momie
elle ne gît pas, embaumée depuis des millénaires, au fond de la chambre secrète d'une pyramide, maintes fois visitée des pillards et des savants ; elle ne repose pas non plus dans le séjour des morts, mais dort muette et résignée dans une attente quiète ;
sa taille est grande et sa silhouette a la finesse délicate des lignées dont elle descend ; est-elle jeune, ou vieille de désirs avortés, de jours qu'elle n'a pas vécus, de rêves qu'elle n'a pas faits ; son corps est couvert des bandelettes qui la privent du bond et de la course, du saut et de la danse ; à peine laissent-elles encore entrevoir ses yeux ;
j'ai résolu d'ôter ces voiles constricteurs, de braver les motifs, saints ou vils, de sa réclusion, et de libérer ses chairs figées dans l'inertie du gel ; d'abord j'ai cherché longtemps le pli dissimulant l'extrémité de l'unique bande qui l'enserrait ; je le trouvai sous l'aisselle ; lentement j'ai tourné dans mes doigts un rouleau de coton qui en grossissant peu à peu diminuait sur le corps les épaisseurs, révélant ses formes juvéniles ; je découvris des cheveux roux, un visage livide, des épaules étroites, une poitrine discrète et un ventre parcouru de grains sombres ; au creux des cuisses un sexe nubile, puis des pieds fins, inclinés légèrement vers l'intérieur des chevilles ; les lèvres restaient crispées ; seuls ses yeux devenaient mobiles ;
je lui donnai alors le souffle d'un baiser.


le monstre tapi
le monstre se tapit ; il a pris sa pause sourde, son air innocent et affable, sa retraite d'hiver et de vieillesse ; on l'inviterait à s'allonger sous la table ou auprès de la cheminée ; on sculpterait dans la pierre ses muscles relâchés, sa gueule close, ses yeux fatigués ; on ornerait même les jardins de nos palais de sa présence inerte ; le souvenir de ses bonds rugissants, de sa faim dévorant nos chairs, n'habiterait plus que les vieilles mémoires entretenues par les légendes qu'on raconte parfois le soir aux enfants pour les empêcher de dormir ;
on l'oublie ; on se rassure si vite il est vrai ; peut-on vivre de peurs perpétuelles, de dangers improbables, de sournoises incertitudes ; on triomphe à bon compte de la bête ; on la trouve belle désormais ; non, plus laide ni cruelle ; belle ; on admire sa finesse, son agilité ; elle devient familière ; on en festonne nos frises et nos bas-reliefs, la dessine sur les tapis de nos salles et le vêtement bariolé de nos fêtes ; les guerriers en font l'oriflamme de leurs conquêtes, claquant au vent comme le fouet de sa langue ; chaque jour les femmes la caressent de leurs broderies, et les gamins jouent son rôle arrangé dans leurs saynètes où ils se moquent des vieilles ;
non le monstre n'a plus de lieux pour son séjour ou sa retraite, plus d'autres espaces pour accomplir sa sauvage destinée ; ni la mer, même secouée certains jours d'équinoxe d'une houle démesurée, ni le ciel seulement biffé parfois d'une strie blanche sortie curieusement de la queue d'un oiseau étincelant, ni nos forêts moins épaisses où l'on ne se perd plus ;
triomphants, nous l'avons ainsi à nos pieds, dans nos mains, sans plus la peur au ventre ni le cauchemar à la tête ; tapie, lovée, inerte, la bête est désormais notre esclave intime ; elle respire encore cependant ; faiblement, mais d'un souffle diffus, d'un halètement collectif, d'un râle unanime que nous avons tous dans le fond de la gorge ; il arrive même parfois d'entendre encore son hurlement dans la gueule du tyran ou le cri du supplicié, de reconnaître ses ruses dans le manège de l'espion ou les manigances de l'escroc, et jusqu'à sa silhouette nerveuse dans les convulsions de la femme possédée ; il fait toujours chaud alors sur la ville, et les nuits y sont lourdes avec un vent épais ;
c'est le temps, pour ceux qui connaissent les signes, de se retirer dans la montagne voisine, et sous un abri escarpé, d'attendre que la rumeur retombe.

les yeux de la mer
pour Moncef Ghachem

Parfois il y a sur la mer des yeux qui regardent le ciel et le soleil pour s'y complaire ; yeux d'Aphrodite peut-être cherchant un reflet pour s'apercevoir, yeux embués de sirènes aussi, désespérées d'engloutir des amants blottis contre leur poitrine d'écume, yeux de Gorgones dardant de leur glaive de chrome un faisceau mortel.
Il est aussi, parmi les êtres marins, des myriades d'yeux sans paupières, yeux de poissons capables de reconnaître la moindre pépite de lumière tombée dans le puits des abysses, et yeux géants de cétacés plaintifs, yeux tendres de dauphins, yeux méfiants de poulpes, yeux noirs de requins en cavale, et aussi, délicats yeux de nacre des poissons minuscules dont les bancs m'entourent dans mes nages.
Il est, sous l'eau, des yeux d'hommes qui fouaillent parmi les algues et les rochers pour cueillir des fruits dans le verger de la mer ; ils discernent de loin la coquille noire, ou verte, ou grise, qui pour épandre son jus salé, offrir sa matière d'iode, écartera bientôt sa béance comme s'épanouit l'intimité d'une femme.
Il est, sur l'eau, des yeux de marins agrandis d'épaisses lentilles qui, postés à la grande hune, scrutent les lointains, et crient parfois "terre" ou "navire à bâbord", "à tribord" selon, quand de la platitude infinie de l'horizon, émergent des mirages pour en distraire le vide. Il est aujourd'hui de nouveaux monstres marins, crachant encore le feu et vrombissant de turbines, dont les yeux sans pupille ni chagrin, yeux froids, yeux électroniques, tournoient sans cesse depuis les rades jusqu'au large, et affichent sur des écrans radars, dans les entrailles des navires, des points scintillants que d'autres yeux déchiffrent sous la ligne de flottaison.
Il est aussi des yeux millénaires de pêcheurs qui peu à peu s'absentent comme s'éteignent de nos jours les lampes des pêches nocturnes et s'arriment les barques définitivement à leur quai. On les appelait capitaines, patrons ou rhaïs selon la rive ; leurs yeux savaient discerner au frémissement de l'eau, à la couleur de la mer, au dentelé de la côte ou au sillage d'écume, quel gibier marin ils traqueraient ce jour de leurs lignes et de leurs filets ; ils connaissaient aussi les étoiles aux anciens noms, les caps minuscules qu'on néglige aujourd'hui, et tous les oiseaux de mer qui cependant n'offraient jamais la part d'un moindre festin ; il arrivait même qu'en ramendant un filet ils trouvent, égaré et blotti entre les mailles, un minuscule poisson dont l’œil immobile mais non encore éteint, croisait le leur sans qu'ils pussent un temps s'en détacher ; ils rejetaient alors ce poisson mort à la mer comme si dans l'eau son oeil, son oeil seul, pouvait instantanément retrouver vie.

Il est aussi sur la mer des yeux de poètes qui inlassablement la regardent avec la fidélité des amants possédés ; ils ne quittent son chevet, y installent leurs veilles, ne craignant ni la brûlure saumâtre du soleil de midi ni le vent incendiaire des tempêtes, ni même les poignées de sable qui devraient cependant les aveugler ; ils sont assis à une pointe extrême où l'on ne s'aventure jamais, tapis dans une grotte marine, ou bien encore ils progressent, aux saisons de solitude, sur des plages infinies sans jamais retourner sur leurs pas. Parmi ces poètes il en est que la mer autorise parfois à la regarder dans le bleu de ses yeux et les autres passent toute leur vie à espérer le même privilège. Dans des archipels bénis, certains sont nés dans le berceau même des dieux ; d'autres, aujourd'hui exilés et convertis, eurent une enfance lointaine dans de longues plaines sombres et humides, traversées heureusement d'un fleuve qu'ils descendirent jusqu'à son embouchure ; d'autres enfin habitent depuis toujours un port millénaire et sautèrent du quai à la barque à l'âge même du lait, tenus tendrement par des mains de marins à la peau cuivrée et aux chœurs virils. Ils ont leurs yeux sur la langue, ou leur langue à leurs yeux je ne sais, et si la mer parle comme des légendes l'affirment, si d'elle montent des musiques ou des voix comme on croit en entendre parfois, je sais que ce sont ces poètes-sorciers qui, en nous jetant l’œil, parviennent à nous en persuader, tant le vif de leurs yeux conforte le relief de leurs mots.
Si depuis tant de temps, parfois même la rame sur l'épaule, ils tiennent si belles légendes et si beaux poèmes, c'est qu'un secret les tient dont ils nous rapprochent et nous détournent à la fois. Non, nous ne regardons jamais vraiment la mer ; nos yeux captés y sont vains. C'est son oeil immense, unique, cyclopéen, qui sans ciller, infiniment nous regarde.

perdre peut-être un jour, une vie, à méditer sur une illusion, à croire aux apparences qu'on oubliera ensuite, à dilapider le présent en rêves, et recommencer, attendre, puis ne rien attendre, soudain croire brutalement découvrir, puis s'égarer dans les leurres, ou les passions, et encore recommencer, et jusqu'à quel âge, pour s'apercevoir, peut-être jamais, où cela conduit, à rien, ou bien enfin savoir, ce serait cela la connaissance, mais pour quoi et pour combien de temps, si la vie dure, si, peut-être, désirer encore, recommencer une nouvelle fois à croire, que ça pourrait servir, sans même savoir à quoi, au fond à rien, mais croire quand même, et méditer à nouveau, ou simplement chercher, et enfin sachant, pouvoir le faire, faire quelque chose, du moins quelque chose de soi, par souci de santé, soudain se détourner, en finir, et taire la question dans l'oubli, mais peut-on oublier, pour survivre, absolument oublier, elle, souvent le disait, sans parler, non, pas nécessaire de parler, amnésie, oui, aphasie aussi, ah! si étaient les grandes coïncidences du corps, du cœur, et du désir, sans trancher la tête, sans la trancher, si, ils l'ont dit, un jour on pourra, mais ce sera difficile, et long, comme tout au fond, mais pas plus long, pas plus difficile non plus, alors attendre encore, et chercher, ou perdre un jour, une vie peut-être, à croire aux apparences, à méditer sur une illusion, qu'on oubliera ensuite.

 


Après-lire
***

...tant de fois, au cours de ces voyages volés au temps et à l'espace que nous faisions ensemble pour rejoindre des amis, nous avons discuté de ce qui nous faisait vivre, nous mettait en mouvement, et avons partagé nos expériences un peu brouillées, confuses et confondues, entre art et vie. Comme le poète de votre Marchand d'épices, nous aussi nous passons notre vie à la recherche de ce mot improbable, mot de passe, passage secret qui enfin nous révèlerait à nous-même. Et pourtant non, nous ne sommes pas naïfs : nous savons bien que ce mot n'existe pas. Pourquoi continuons-nous cependant à le chercher partout ? Et pourquoi, au risque de nous exiler de notre propre vie, voulons-nous habiter la maison incertaine des mots ? Nous rêvons d'une petite maison au bord de la mer et d'un bonheur simple dans le présent de la vie. Pourquoi donc nous acharnons-nous ainsi à doubler la vie par l'écriture ? Par inaptitude à vivre ? Pour la prolonger ? La déployer ? Mieux vivre ? Quelle force, ou quel aveuglement, nous pousse à tout miser sur un mot, le mot juste ? Et pourquoi écrire est-il pour nous, une question tellement vitale ?
depuis longtemps, depuis le commencement presque, attentive, j'assiste à la génération de votre oeuvre, à ce travail au noir, à cette avancée de vos mots dans la gangue du langage, comme un chant arraché à la terre, aux ombres, à la nuit, labouré dans le champ du ciel. Depuis Parole exil, je vous vois creuser de plus en plus profond en vous-même, et de plus en plus solitaire, exigeant, radical, entêté à gagner du terrain sur le silence, rejouant chaque jour ce combat de l'ombre. Je vous sais en alerte. Vous travaillez avec le silence, pour le silence, contre le silence. Contre le silence forcé, l'aphasie, le mutisme. Le silence comme aboutissement, ça vous le désirez, vous le préparez même, et ce serait vraiment beau. Mais si rien ne venait ? Plus rien ? Et chaque jour vous vous affrontez pourtant à ce rien qui menace, tentant de plus en plus de saisir l'écriture à l'instant même de son émergence, l'instant où cela est possible - et peut-être tout autant impossible. Entre dicible et indicible vous êtes sur le fil, comme un sorcier inventant dans les moments de doute, de nouvelles formules, un nouveau rituel à ce rite cruel : l'écriture.
mais je vous vois aussi de plus en plus souvent voyager vers les îles bienheureuses, porteuses de lumière et de soleil où vous rayonnez, et retrouver, ou inventer, ces instants bénis où tout devient facile : rencontres, aventures, amitiés, amours, poésie, où tout est promesse dans l'émotion des commencements. Alors les mots deviennent paroles enchantées, célébrant cette coïncidence magique avec le monde.
est-ce un hasard si dans Le Marchand d'épices, "Chants d'îles" et "Contes poétiques" sont rassemblés comme un condensé de cette odyssée : votre oeuvre en marche ? Dans les "contes poétiques" court cette réflexion sur la mutilation consentie pour aller plus loin, ailleurs, pour se "faire voyant". Dans la tradition des contes arabes, les infirmes sont à la fois respectés et exclus, et tous ces personnages, le scribe muet, l'orant manchot, le peintre aveugle, le vieux poète, le marchand d'épices lui-même, vivant en creux en quelque sorte, provoquent en nous fascination et effroi. A l'inverse les "chants d'îles" ("d'elles") exaltent la prodigalité luxuriante et heureuse. Exultation des corps nus ici, dénuement aride et dépouillement du sage là : deux tentations, deux réalités, deux attitudes, comme un jeu de stratégie chinois, ou s'articulent blanc et noir, vide et plein, silence et parole. Ce jeu est vertigineux qui célèbre la lumière, et anticipe aussi toutes les pertes, au risque de devoir se taire et que tout soit finalement tari. Et cela, sans cri, avec la délicatesse du désespoir. Mais ce(ux) que l'on perd, ne le(s) retrouve-t-on pas ailleurs, autrement ? Je les reconnais, ici, en pleine page et les retrouve au détour des mots, présents, qui nous font signe.
et quelquefois nous rêvons ensemble d'un banquet où nous nous retrouverions, vivants et amis disparus, riant de nous voir pris entre nos comptes d'épiciers et nos rêves d'infini, entre nos ratages et nos ratures, riant de nos illusions, de nos espoirs, et de notre acharnement à vouloir changer le mot de la fin, à vouloir quand même avoir le dernier mot.

Nicole.

 

*
Jean-Claude Villain
THALASSA POUR UN RETOUR

 


Je sais que tout cela n'est rien et que la langue
que je parle n'a pas d'alphabet
alors que le soleil et la mer sont une écriture, syllabes
que l'on déchiffre seulement aux temps de la peine et de l'exil.

Odysseus Elytis


POUR UN OUBLI

"Est-ce mon âme dont la forme a gauchi?"
Victor Segalen

 

Toute harmonie est intérieure. Tu arraches le brin d'herbe qui dérange ton regard. Tu t'acharnes. A couper l'herbe. A tailler l'arbre. Chaque saison tu recommences. En vain. Tu crois donc ici être le maître. Non. Tu ne le crois plus. Encore tu continues. Et ce n'est pas par habitude.

Large plaine où se lève l'oubli. Le paysage étire ses lignes où se perdent tes yeux. Les pierres dessinent des visages. De couleur. Tu violes. de tes pas. L'enceinte sacrée.


Il neige sur toi. La joie est sans couleur. Où se dévide un fil noué. Frisson. Ou sanglot. C'est la saison qui décide. Tu dessines un nuage. Pour partir vers les terres. Pour assigner le vent. Message aux oiseaux. Plainte. Comme d'autres gagnent une meute. Regard de loup. Faim d'aigle. Et tu doutes. De tout. Quand le soir retombe. Ni lambeaux. Ni prières. Un rire salvateur lacère les vestiges. Il neige sur toi des millénaires d'oubli. Dans un abri caché. Une autre attente.


Tu as tenté l'oubli sur d'inutiles terres. Tu es revenu sans sillage. Sans poids. Délesté de quelles chimères? Seuls compagnons hier, tes songes. Seule impatience aujourd'hui, guérir. Tu as faible souvenir d'une voix. Sans mots. Eternel écho, son timbre seul demeure.


Il n'existe, le compte des jours. Nul calendrier ne contient la mémoire. Au rythme des saisons le kaléidoscope se brise. Une image bondissante demeure. Vertige sur le cercle. Comme une toupie l'oubli creuse un repos. Dans le lit des fièvres.


Tu gravis. A mi-pente les saluts sont plus rares. Et le monde est petit. Sans les insectes. Sans les cris. Tu vis là sans nouvelle. Le rocher que tu graves, il porte ton ombre. Exhibe tes failles. Et tu n'atteindras pas l'Arbre. Non plus le sommet. Il aurait tant fallu. Une autre vie. Un autre sommeil. Sans fièvres. Une estive. Une retraite. Tu progresses pourtant. Sur les chemins de gravité.


Tu rêves. A la forme sensible des arbres. Leur élan. Leur devenir d'air. Croître comme l'herbe flexible. Tu n'y crois plus. En ton squelette se fige une ramure lactée. S'ébruite un feuillage dans tes veines. A tes jambes véloces des lianes. Vrillent. Soulèvent en plein coeur. Des racines. Aériennes. L'âge pousse ses stries sous l'écorce. Ton corps planté en terre s'évase. Dans un ciel. Illimité.


Tu as d'abord bondi à la cime. L'arbre fut ta demeure. Et le rocher. O jours altiers! Ton rêve d'aigle! Aujourd'hui ruisselle une pluie longue. Par pans entiers l'argile s'effrite. La poudre des âges ravale tes délires. Dans l'eau glaiseuse tes pieds nus. Tu patauges. Tu piétines. Es-tu l'enfant qui trébuche. Le vieillard qui vacille.


Tu croises le serpent sur le site. Mort. Il t'offre sa carapace sacrée. Et ta vie hésite. Aux mains la fille des bergers. L'oiseau pille la charogne. La dispute au chien. Sur les ruines la mort. Dans le champ la mort. Sur la pierre la mort. Nourrit la vie.

 

Tu as épuisé ce paysage. Tu marches. Trois pains serrés sur le coeur. Une motte de terre suffit. A recouvrir tes souvenirs. Une simple poignée. A désigner l'adieu. Seule une jeune fille rôde. Parmi les stèles désertées. Encore elle ignore. Les escarpements du coeur. Elle porte le parfum. D'un vase. Brisé.

Tu montes. Jusqu'à une rivière de sommet. Là où se tarit toute eau. Et tu revis. Dans l'amnésie matricielle. Les morts viennent vers toi et te parlent. A leurs yeux un éclair de gravité. Tu ne les as pas vus s'approcher de la lame. Tu vivais sur d'anciens territoires. Brûlés. Sous d'anciennes lois. Défaites. Tu croyais. Où le temps s'indiffère. Mériter privilège.

Tu dis. L'heure est trop brève. Ne baisse pas. Sur moi ton regard. Tu sais. Un geste suffit. A dissiper. A distraire. L'oubli. Vivre il fallait. Brûler aussi. Les étés. Les fièvres. Et fondre dans les saumures. Marines. Tapis-toi. Ici on t'aime sur les rives. Où s'attirent les races. Où s'aimantent les sangs. Transfuge tu hésites. Est-ce une nage. Est-ce un vol. Il faudra pourtant. Traverser la mer.


Si tu braves le destin, connais-tu les héros. Déjà tu médites une traîtrise. Désires une ivresse. Oublier. Oublier. Et comptes-tu la tristesse. Au creux des plus grandes fatigues. Amers. Il faudrait un murmure dans le bruit. Un cri dans le silence. Résignée la chute est légère. Comme un vent du soir. Justifiée. Par le friselis des vagues.

Tu habites. Sous une tente d'initiés. Où s'inversent les lois. Un enfant te suit à travers. Les frontières poreuses du sang. S'y éclaboussent les rêves. Une brèche suffit. A réinventer la lumière. Aspirer un courant. D'air jusqu'aux paupières. A recommencer. La courageuse leçon. Du poème.


O départ de dépit. Où chercher la paix. Le coeur de l'arbre. Un battement de feuilles dans le murmure. Du vent. Le coeur de l'homme. Un battement de deuil dans le murmure. Du sang. L'arbre retient les secrets. Le sol les évapore. Non le ciel ne dit pas. Ton nom. Perds-le dans les nuages. La terre précipite. Ta part de gravité. Caresse le chien qui s'approche. Et ce visage qu'une ombre dessine. Ne le fais pas pleurer.

Tu descends les gradins de l'oubli. Tu médites parmi les stèles. De la déesse tu reconnais la trace. Ici s'inventent les symboles. Se dissipent les fondements. Sous les bûchers sont des cendres d'enfants. Et toi tu rôdes. Parmi les millénaires. La pluie soudain. Sur les ruines ne lave. Sous les remblais n'efface. Le sang. Ici seuls les morts donnent signe. De légèreté.

 

Oublie. Toute marée à venir. La chute des sceptres. La froideur des tombeaux. Encore tu ignores. Tu dis bruit dans le silence. Et silence dans le bruit. Ton pas sage. Le sable en porte trace. Séculaire. Ne dis pas. Ton nom. Ne laisse pas. Sur toi la prise. De l'âge. Car qui connaît. Qui annonce. Qui descend. Qui monte quand les rives se déplacent. La mer tu le sais. Est sans pardon. Tu peux durcir ton coeur. Ouvrir une faille. De vanité. Briser une fraternité. Sans conquête. Mais dans l'oubli embrasse ta mère.

 

Ne dissipe pas la nuit. Elle s'arrime aux songes qui te traversent. Sans hâte elle pousse sa traque. Sans gibier. Sans crainte. Et toi tu es vivant sur cette terre. Mort. Et vivant. Ton oubli. Etends-le au salut. Le miroitement de ses glaces. Eteins-le. L'enfance oubliée. Un collier d'algues la ramène. Comme une toison. Nouveau sommeil. Et tu dis bruit. Et tu dis silence. Ami rends-moi l'amitié difficile. Je saurai si je t'aime.


Tu ne peux plus. Croire. Aux marées. Aux dérives. Des continents, il n'y a jamais eu. Ni monde. Ni ciel. Les astres sont noms de tes chimères. Et pas une horde pour justifier l'espace. Pas une tribu pour biffer le silence. Rien n'a commencé. Rien ne finira.


Trois mots de plus. Et tu perds. Mais si tu crois. Prie. La terre. Qu'elle te serve. Comme le ciel. Ou. Suspends ton oeuvre. Quitte les hommes. Avant le désastre. Probable.


Reste la Beauté. Son regard noir dans une nuit d'or. Quels âges en elle s'assemblent. Quelles ruines soutiennent son pari. Flèche acérée du temps. L'Indifférente. L'Oublieuse. La Prodigue. Hier, demain, s'inversent. Car le fils devient père de son père.


Ici t'enveloppe une grâce. Qui te dit Paix. Qui te rejouit. Après l'austère aboi. Te distrait. De toute oeuvre. De chair. Un livre peut-être t'est dicté. Pur songe sur les collines d'argile. Paresse. Il fait plus frais. Sur le soir cendré. Couvre-toi.

 


THALASSA POUR UN RETOUR
"Voici que le rivage que tu abordes fait la preuve de ton rêve"
Walt Whitman

 

Tu médites un rappel. Tu calcules un retour. Une certitude neuve débusquée de la nuit. Sur ton aire un jour nouveau. Et l'écho frémissant des fauves aux frontières du désir. Faut-il délaisser le territoire du doute. La piste sans partage. Tu le sens l'air a changé. Au point d'ébrécher le silence.

 

Tu portes au front ton devenir de mer. Le plissement de tes yeux est hauteur. Calme le jour qui décline. Fallait-il augurer. Epouser toute race. Et te risquer aux palais. Fallait-il gravir. Jusqu'aux terrasses. Oter les foulards. Elargir le ciel. Et au désert feindre nourriture. Fallait-il. Il fallait. Tes pieds encore foulent le sable des antiques. Et tu médites sur les épaves. Echouées aux crêtes des récifs. Elles avertissent du large. Départ de qui voyage. Sagesse de qui sait. Sur une côte nouvelle. Un liseré de sel. Dessine. La même ligne d'appel. Le même signe d'aventure.


Hors les ports la mer parle. Sans cesse à ton oubli. Use. Toute rive sèche. D'un refrain infini. Emporte. Les ponts de tes peurs. Les digues de tes souvenirs. Et tu ne dis pas. Les choses qui se font. Ne fais pas. Les choses qui se disent. Abandonne. Les meubles de tes palais déments. Ils flottent vers le Sud. Comme des navires. Vides. Vers l'Est comme des barges. Piratées.


Première la lumière. Et lent le jour qui l'avale. Elle est l'ombre du dieu. Qui attache à ses rives. Et il fallut chaleur. Soleil en trop. Cruauté du blanc cru sous les paupières. Choeur de bleu sur le champ de la mer. Il fallut. Inventer une sagesse.

 

Matin la mer. Drosse sur tes souvenirs. Sa blanche part d'écume. Salée. Au large le vent de l'oubli. Pousse. Vers le ciel. Un air sans oiseaux. Un risque sans calcul. Il frappe son poing. Final. Au tumulte de saison. Et s'embarquent les proscrits. Et s'enfuient les évadés. Point de campement. Possible. Point d'abri. Sûr. Point d'écriture. Sous le sable. Point de parole. Pour les confins. Le jour est ouvert. Pour toi. Neuf. Sauras-tu habiter. Le désert. De la mer.

 

Tu dors près de la mer. Ta demeure le sentier des dieux. Des aiguilles dardent tes paupières. Fractures de lumière. Eveil. Flambent de lointaines voiles. Vides. Aveugle. Un albatros croise le soleil. Dans tes yeux. Son vol cherche. Un miroir dans le bleu. Traque des éclats de mer. Au revers des vagues. Route arbitraire l'infini. Rappelle-toi du jour qui presse. Ingrat d'ignorer ta chance.


Exil. Exil. Ils existent les chemins de splendeur. Et la saison insiste. Pars dit-elle. Là-bas ils vivent. De contempler la mer. De parler aux oiseaux. De respirer les fleurs. Les pêches font prises. Nocturnes. Et le régal des poissons frais. Réjouit. Les enfants aux pieds nus. Exil. Le quai des ports. Exil. La stèle que tu redresses. Ami ne fais pas tarder. Les nouvelles


Tu portes un mystère à tes poignets d'argile. Les traverse une eau neuve. Venue de quel âge? Toi tu es revenu. A tes doigts des bagues d'écume. A tes paumes de riches dessins. Pourtant tu es nu. Sous ces traits délébiles tu cherches. Un avenir de pierre. Et de lumière. Un signe directeur. Dans le sel tes chevilles. Macèrent.

 

Tu craignais la mer. Tu vivais aux replis côtiers. Aux anses douceâtres des baies. Dans ta gorge un jus de fruits fades. Doucement tu durais. Sans tempête. Sans course. Tu cueillais la même fleur. Inutile bouquet. Qui sait. Qui prédit. A d'autres les aventures de mer. Les croisements de races neuves. Et qui augure les départs. Au creux des saisons immobiles. Aux rives où s'ensablent les barques. Tous les caps valent. Un avenir. Une certitude. Un pouls bat. Sous la peau de la mer. Immobile.

 

Plus de doute. Le jour est neuf. Au large le vent offre. Un plus sûr partage. Alors tu dis mer. Et elle est là. Sans vague. Et sans marée. Tu dis lumière. Et elle vient. Oui tu le savais. Chaque aube est vierge. Et sous l'aile de l'oiseau. Blanc. S'annonce Midi. Un cri précipite. L'heure. Décide le déclin. Un cortège s'assemble. Ils veulent. Ouvrir les tombeaux. Recouvrir les morts. D'un nouveau linceul. D'écume.

 

La mer afflue. A ton affront de mer. A ta ferveur d'enfant côtier. Et gloire. Et bonheur. A toi. Pur. Léger sur la vague. Nulle fibule. T'attache. Nul ressort. Te tend. Dessine un visage. Dans l'eau. Mangeuse de dorades. Oublie. Jusqu'à ta nage. Au paradis de tes pas. Et retiens toute course. Expose toute conquête. Attise les ardeurs corsaires du défi. Aspire la mer. Avale la mer. Et à l'ombre du figuier. Retourne.

 

Tu as choisi. La lumière crue. Cautère. Tu le sais. Tout est rite. Aux époux de la mer. Tout est secret. Au sang. Dont tu portes trace. Tu as appris l'attente. Plus longue que le rêve. La fin d'amour. Dans sa faim. Et tu as hissé. Un navire sur le sable. Pour défier les vigies. Intriguer les mouettes. A présent tu vois. Venir des femmes de terre. Portant leurs robes. Dans la mer.


Prends encore. Prends le temps. De regarder la mer. Il n'est plus l'heure tu sais. Le matin est passé. Les visages de puissance. Les yeux ternes des morts. Te l'ont ôté. Ils déambulent sans chemin. A heure de midi. Le pauvre prête au riche. Et toi tu dors. Au lit des vierges. Contre leur sein sans lait. Contre leur sexe sans soie. Sous le voile de la fenêtre tu prends. Encore le vent. Tu prends. Encore le temps. De regarder.
La mer.

 

Si tu ne peux repousser la lumière épouse la. L'accompagner d'une oeuvre discrète le peux-tu. Ton cours destiné te ramène. A la même question. Aux lieux où tu retournes. Quels génies t'aspirent. Te vouent à la fatalité du cercle. Les mots prélevés de la vague entends-tu encore leur écho dans le matin. Ils l'annoncent. Doucement les météores changent. Préviens les mouettes. Le ciel dispose de nouveaux signes.

 

Tu dis mer. Et te voici à son courant de mer. Un sillage suffit. A ton exil sur le sentier des dieux. Plus d'amers à ta mémoire. Plus de notes à ton chant. C'est un printemps premier sur cette rive neuve. Des feurs inconnues tu interroges les noms. Et dans leurs corolles tu entends sommeil. Sur leurs tiges faim de jeunes félins. Où vont les oiseaux tu cours. Embrasser un duvet. Salé. Sur un oreiller d'algues. Vierges.

 

Tu n'as pas auguré de la grâce. Ni tard des promesses d'enfants frais. Chance à ton salut. Et perte à ton oubli. Tu ne peux plus. Trahir les raisons. D'un coeur. Exsangue. D'un lit. Vide. Les draps bleus de la mer. Flottent. Au gré des mâts. Au fil de l'azur. Et si tu te couches. Désormais tu dors. Contre une poitrine nue. Un ventre sans corail. Afflux. Mots de mer à tes rêves. Sur ta langue. Rêche.

 

Inattendue. Tu es nouvelle jeunesse. A la fleur noire. Et promesse d'enfants. Sans autres ventres sous les mains. Ton sang frais dit Amour. Et la loi se courbe. A ton rire. Dit bond. Et toutes les raisons. Cèdent. Le passage des saisons désormais t'indiffère. Tu portes une lumière. Intérieure. L'alliance du sexe. Et du sang. Scelle. Un impossible. Retour.


Elle dit la vague. Et dans l'eau tu entends. La bague. Aux algues tu voles l'anneau. A la barbe du dieu. Jadis les poissons le crachhaient. A la bouche des élus. Sur ta rétine un scintillement de saphirs. O brunes toisons des déesses. Tu caresses sous l'écume. Un cercle de flammes. Un volcan d'eau. Une lave salée à tes lèvres. La mer est ton lit. De noces.



Santé de ta race. Dans tes corps jeunes. Dans ta peau aux fruits d'écaille. Huiles légères. O souvenirs. Et tu dis. C'est vous qui avez bon caractère. Une beauté cachée.Dans votre coeur. Pourtant tu doutes. Quand retombent les fièvres. Ton oeuvre la dois-tu. As-tu dette au destin. Aux princesses sans proie. Qui attendent un passage. Un signe parmi les joncs. Abandonne leur tes enfants au berceau. Au nil des fleuves. Leur delta est asile. Et toi tu régénères. La beauté. Oui. Tu la dois.


Elle porte à son nom le rêve. Habite un palais de marbre. Clôture des portes cloutées. Et ouverture de la mer. Chez elle le monde sonne. Chaque heure. Chaque minute. Elle lui répond. Et elle L'appelle. Par-desus la mer. Les autres continents. A sa voix s'unissent. Babel. La pierre épaisse des murs. D'un fil elle la brise. D'un rire la sourde puissance des hommes. Prisonnière elle court. Vers un avenir d'ennui. Ou de gloire. Et c'est l'Afrique à ses lèvres. Le soleil à son sang frais. Aux spasmes de son ventre. La mer aspire ses bagues. O nudité nubile de ses doigts. Défaits des anneaux de sa mère. Elle sait maintenant. Assez en ce jour. Elle flotte immobile. Couchée sur un oreiller d'algues. Offrande de ses bras au baiser du Poète. Or sous ses paupières. Noires. La fin du jour palpite. S'éteint lentement. Elle dort. Dort sur la mer. Un lit de volupté. Une cascade de lune. Sein d'encre. Et sein d'argent. Plus haut son rire scintille. Dans les étoiles.

 

Elle aventure pour toi un autre destin. Sauras-tu rompre. Tendre tes bras vers le soleil. Vers sa demeure de mer. S'ouvrent les portes d'un palais de marbre. Se lèvent les herses d'un sang frais. Et tu hésites. Suspens ton pas. Retiens ton souffle. Sauras-tu reconnaître le jour-roi. Proclamer la libération des captifs. Solitude de raison. Vaine sagesse. Une enfant court vers toi. Ose célébrer cette joie. Neuve.

 

Elle vient à toi. Libre. Dans le fracas des fleurs. Jadis la mer. N'a pas noyé tes larmes. Versées à l'estuaire de ses yeux. Elle. Vient à toi. Ses pieds effleurent. Les dalles des rues. Leur poussière légère à son pas. Et l'eau matin au seuil des maisons. Elle. Voit comme tu écris. Assis sur leurs bancs frais. Comme ils te parlent. Et encore elle voit comme tu parles. Simplement de la vie. De l'heure. Sans hâte ni retard. Oui ici elle voit. On aime simplement. L'air. On ne dérange pas la chienne qui dort. On ne tue pas. Les chats.


Elle viendra matin. S'asseoir sur la pierre. Près de ta tombe blanche. A l'heure où les oiseaux s'exercent. Au vol et au chant. Elle lira. Les pages d'un livre. Se relèvera. Ajustera son châle à ses cheveux. S'éloignera par étapes vers la mer. Tes yeux fermés encore la contempleront. Récitant dans le murmure elle honorera. Le repos de tes amis. Déposera sur leurs tombes les olives et le pain. Les couronnera de la fleur blanche. Elle disposera sur ta dalle quelques cailloux dressés. En trois touchantes pyramides.

 

Bonheur tardif. Tu étreins la vague. Ils sont vains tes bras. Crois-tu retenir l'eau d'un clignement de lumière. La mer hésite à tes paupières. Et si tu cries s'échouent les rêves. Sur le haut-fond du passé. L'écume lèche l'algue lavandière des oublis. Epaves. Et encore tu marchandes. Le sel hors tout marais. Le poisson hors toute place. Revient une eau saumâtre à ta bouche. A tes talons deux plaies ouvertes. Au fil aigu des coquillages. Pourtant un vent nouveau sur le sable humide. Crible un futur de cristal. Là-bas. Sur l'autre rive. Des femmes filent. En chantant.


Seras-tu ma sévère. L'ultime de mon chant. Tu as dit. Pour me reconnaître je porterai une fleur. Et j'ai pensé Poème avenu. Un temps ouvert sur ce fragment de terre. Non nous n'en finirons pas. Du vent. A regarder pousser. La mer. Nous resterons appuyés aux fenêtres anciennes. Et la vie. Lestée dans nos coudes. Aura la légèreté. Des passants. Solitaires.

 

O séjour altier. Abri. Demeure. Aucun arbre. Ne toise. Aucun oiseau. Ne visite. Appel. Seul un roulement de mer. Monte. Sur un ossuaire. De coquillages. Et tu rêves. Restaures les rites d'une magie. Balayes l'ennui sédentaire. Bonheur. La saison tient encore. Promesse. Pour un avenir. Vers.


(Sidi Bou Saïd, été 1995)