Jean-Claude
Villain

YEUX OUVERTS DANS LE NOIR
(extraits)
Une adaptation théâtrale d’une partie de
ce récit a été réalisée
en 1999 pour « REFUGE B », spectacle
de la Compagnie Théâtre intérieur. Elle
a été publiée en 2000 par Les Cahiers
de l’Egaré sous le titre « Pour Refuge
B ».
Oh! la nuit! (...)Aux
amants,
serait-elle moins sévère ?
R.M. Rilke,
(1° Elégie de Duino)
Quand
mon âme pure
et la tienne auront
quitté notre corps, on
placera une brique sous
notre tête. Et un jour,
un briquetier pétrira
tes cendres et les
miennes
Omar Khayyäm
(Rubaïyat)
Première
veille
J'aime. J'écris.
Pourtant d'abord rien. Comme toujours, rien.
Une impossibilité. Un mutisme. Une aphasie installée.
Et puis plus tard, un jour, subrepticement, les mots s'emparent
de ça. Les cris. L'écriture s'empare. Du souvenir.
L'impose à la langue. La force. La forge. Forge la
langue avec ça. Les mots de ça. De ce qui reste.
De cet oubli. De ce souvenir.
De cette vie. Et de cette mort.
D'amour.
C'est la nuit
et c'est là.
Une veille dans la nuit. Un éveil imprévu. Les
yeux ouverts dans le noir.
Seul.
Dans le noir.
Les yeux ouverts.
Pas comme avant, quand on jouait dans la chambre. Alors c'était
à qui dormirait le premier. A qui veillerait l'autre
par une nuit blanche, qui écouterait son souffle. A
qui écouterait la nuit. Ecouterait son souffle dans
la nuit. Ou la nuit de son souffle. A qui garderait les yeux
ouverts.
Oui, je l'ai fait. Garder les yeux ouverts. Ouverts dans le
noir. Toute une nuit. Pour veiller l'endormie. Rien que pour
ça.
Pour veiller l'endormie.
C'est facile comme une évidence. On n'y pense pas.
On le fait. Ça se fait. Tout seul. Et après,
encore le refaire. On le sait désormais. Ça
ne vous quitte plus. On a fait ça. Une fois. Veiller
l'endormie.
Ça suffit.
Pas besoin d'en
parler. On ne le dit pas. Vous le diriez, on ne vous croirait.
Pas. C'est aussi pour ça qu'on ne le dit. Pas.
Mais, une fois
pour toutes on le sait. On l'a fait. Pour soi. Toute une nuit.
Pour veiller l’endormie.
Et encore une
autre fois. Toute une nuit. Garder les yeux ouverts dans le
noir. Près de l'endormie.
Comme aujourd'hui. Comme cette nuit. Une urgence. Une extrême
urgence. Comme un enfant à naître qui décide
de son heure. Qui déjà décide. Déjà
convoque. Soumet le monde. Décide. Déjà.
C'est comme cela
aussi un titre. Comme cela un texte. Ecrire, séance
tenante. C'est comme cela ou ce n'est rien. La vie s'arrête.
Tout s'arrête. Pour cela. Rien d'autre qui compte. Rien
d'important. Que cela. La vie s'arrête. Pour cela.
Non la vie ne
s'arrête pas.
La vie s'expanse.
Se justifie.
Et cela aussi
justifie. Cet encore rien qui arrête. N'arrête
pas. De requérir. Demander consentement. Et sur vous
décide. Prend contrat. Sans acte. Sans scellement.
Sans archive. Imprévu. Ephémère. Un contrat
qui vaut signe.
Mais que personne ne peut signer. Personne ne peut signifier.
Personne. Mais j'aventure. Car c'est le risque qui fait signe.
Sinon personne. Ni toi. Ni moi. Ni l'entre toi et moi. Ce
vide incertain. Cet océan infini aux marées
inutiles découvrant chaque nuit une large plage humide.
Et désertée. Un ru, un mince ru, voilà
ce que je préfèrerais à présent.
Mince comme un fil. Un fil retient. L'océan noie.
Non personne ne signe. Personne. Tu entends. Personne.
Sauf l'amour. L'amour qui donne langue.
Oui, c'est cela. L'amour, les cris donnent langue.
Et l'amour seul
signe.
Et tout ça
pêle-mêle. Dans le désordre. Savoir pourquoi.
Pourquoi c'est toi qui est là soudain. Pourquoi tu
reviens. Es-tu une morte d'entre les morts? Es-tu encore sur
cette terre? Au bout de quel fil? Qui me parle. Qui me tire.
Qui me tend.
Ou me suspend.
Quand elle mourut
c'était la première fois. Ce néant qui
rôde. Qui piège. Qui taraude. Qui tue. A mon
bras dans le couloir. Elle devenue si frêle. Si lente.
Etouffée. Et le plaisir de ces quelques pas. De ses
derniers pas. Ne pas. En parlant. Pour faire comme si. Comme
avant. A mon bras plus qu'avant. Comme toujours. Comme jamais.
Comme ce rien aussi qui fut. Et qui ne sera pas. Ne sera plus.
Et encore un mot, un sourire. Sont possibles. Un trait. Un
souffle. C'est ici. Et c'est avant. L’œil fixe.
Déjà. L’œil noir. Du non-retour.
De l'au-delà profond. Incisé. Sur son visage.
Perdu.
C'est cela qui me revient. Pourquoi cela? Mes yeux ouverts
dans la nuit blanche. Le noir de ton île. Le noir de
ton voile. Le noir de tes yeux. Et la lumière blanche.
Elle-même si proche. Du noir.
C'est la nuit. C'est pour cela que je n'ai plus peur. La nuit.
Le jour, oui, j'ai peur. Le jour. Il y a tous les bruits,
tous les cris. La ruche infernale. Avec la nuit reviennent
les ombres. Revient la poésie. Je vois mieux avec les
ombres. Non je n'ai pas peur des ombres. Seulement des bruits.
Peut-être aurions-nous dû vivre la nuit. Inventer
une vie de nuit. C'est ça. C'était ça
la solution. La nuit. Vivre les yeux ouverts dans le noir.
Ensemble. Ensemble la nuit, les yeux ouverts. Dans le noir.
Le jour nous a tués. La lumière. Les bruits.
Le monde qui vibre, qui bavarde. Qui s'aveugle à la
lumière. Tous ces néons qui clignotent. Tous
ces feux de croisement.
La nuit. Une vie souterraine en somme. Et plus rien d'impossible.
Une simple veille. Une longue, une éternelle veille.
Une immobilité silencieuse. Et présente. Omniprésente.
Sans partage. Sans vide. Sans océan. Une gémellité.
Oui des jumeaux nocturnes. Voilà ce que nous aurions
dû être. Où nous avons échoué.
La nuit, le silence, côte à côte, les yeux
ouverts dans le noir. C'était notre chance. Notre unique
chance. Perdue.
Seconde veille
C'est depuis que
je pense à peindre. Ne plus écrire, mais peindre.
Comme les Chinois. Attendre. Longtemps. Attendre. Pour le
juste geste. Enfin. Attendre. Rien peut-être qui ne
viendra. Rien peut-être qui puisse venir. Mais quand
même attendre. Pour rien. Pour ce rien. Pour dissoudre
les mots dans le geste à venir. Le geste improbable.
Le geste impossible. Qui justifiera.
Le silence par
un trait. Ou ne le justifiera pas. Ou pas un trait. Une tache.
Ou pas une tache. Rien. Et quand même attendre. Attendre
de peindre. Et entre temps ne rien. Dire. Ne rien. Ecrire.
Pas un mot de
tout ça.
Jusqu'à
la nuit présente. Jusqu'à cette nuit. Soudaine.
Subreptice. Où tout revient. Evident. Avec des mots.
Non pour dire. Des mots pour incanter. Pour commencer le rituel.
Pour initier l'ordalie. Pour se laisser happer par le cercle.
Magique de la parole. Des mots à nouveau. Des mots
malgré moi. Des mots malgré eux. Malgré
tout.
C'est aussi depuis que je passe mes nuits seul. Depuis que
j'habite une campagne silencieuse où les bruits ne
parviennent. Depuis que je porte sur les yeux un bandeau noir
pour dormir. Que je bouche mes oreilles de cire. Depuis que
je n'ai plus gardé les yeux ouverts dans le noir. Que
je ne veille plus l'endormie.
J'ai baissé le rideau noir sur mon théâtre
d'ombres.
J'ai trahi la lumière noire du vide. Je vis le jour.
Je dors la nuit. Et je brûle un peu plus à la
lumière blanche. La couleur de mes os.
Il me reste ça. Au moins. Le moins. Plus que ça.
Dormir. Comme survivre côte à côte. Sous
une pierre tombale où sont gravés deux noms.
Dormir pour survivre. Pour une éternité. Pour
un océan. Par l'absence. Sans plus d'attente. Survivre.
Régulier.
Inutile.
Sommeil.
Alors avec tout ça peut-être. Oui, maintenant,
avec ce rien et avec tout cela. Faire un livre. Un nouveau
livre. Un petit livre comme un bouquet de tiges sèches.
Tenues par un brin d'herbe qu'un enfant a noué, et
qu'on jette, pour le rite, dans le premier feu de l'automne.
Un petit livre. Comme les autres aussi sont là. Par
nécessité. Pour le rite. Pour être tenus
par une main. D'enfant. Et jetés au premier feu.
Une main d'enfant. Une douce. Une légère main
d'enfant. Comme celle-là qui glisse dans ma main un
été. C'est en Chine. Dans l'escalier où
la lumière s'éteint. Elle prend ma main. La
garde dans le noir. Jusqu'en bas. Jusqu'à la porte
où sont alignées les bicyclettes. Noires. Et
je vois ses yeux. Dans le noir. Je vois ses tresses. Noires.
Sa douceur muette. L'abandon sans mots. De sa main. Dans la
mienne. Dans le noir.
L'éternité est une minute de bonheur. Et un
bonheur vaut. Un autre bonheur. L'éternité profuse.
Unique. Recommence. Sans cesse. Donne. Et te redonne. Et encore
c'est la mer. Et encore c'est la nuit. C'est la nuit et c'est
la mer. Elle ne quitte pas mon cou. Pourtant sans mots. Ses
yeux. Ses rires. Sont ses mots. Ses bras à mon cou.
En collier. En chaîne. En attache. Définitive
attache. C'est elle l'enfant. Qui dicte. C'est elle. Qui choisit.
Il ne fallait pas. Quitter. Cette mer. Là. Cette nuit.
Là. Cette enfant. Là.
Et aussi cette autre mer à l'autre bout de ce continent.
Une autre enfant qui me tient. Qui me regarde. Grave. Sans
sourire. Sans mot. Qui me tient. Maintenant. Pour après.
Tout. Et d'où viens-tu, ma petite ? L'enfance est la
planète de tes rêves. Bleue comme la vie. Marine.
Et dans le bleu. Le noir de la mémoire. Les fosses
de la mémoire. Où la lumière. Ne peut.
Et sur la planète de l'enfance, encore cet autre enfant
qui me prie. Nu. Dans la rue. Mains jointes. Sa tête
s'incline. Son corps s'incline. Devant moi. Non je ne suis
pas un dieu mon fils. Oh! Prière indue. Il n'y a plus.
Qu'à fuir. De honte.
Pour pleurer.
Troisième
veille
Alors oui pour commencer, je feuilletterai des pages blanches.
Comme si je voulais lire avant d'avoir écrit. Non pour
le vertige, mais pour le rite. Encore. Car tout fait rite.
Le papier que tu plies. Le couvert que tu mets. La fleur que
tu coupes. Le livre que tu ranges. Oui feuilleter des pages
blanches. Pour le rite. Pas pour hésiter. Pas pour
douter. Pour inscrire. Car le moment est là. Le juste
instant. La nuit blanche. Est là. Pour inscrire. Pour
écrire. D'une encre délébile peut-être.
Car un autre jour les pages seront. Blanches. Un autre jour
à nouveau le livre sera. Vide. Immaculé. Unique.
Il sera. Le Livre. Aujourd'hui carnets. Notes. Ebauches. Manuscrit.
Comme un bouquet de tiges. Sèches.
Et tu reviens
là devant la mer. Cette fin d'après-midi de
fin d'été. Tu es là toujours comme au
jour de cet unique jour. Et d'abord c'est le matin. Ta voix
sans visage. Ton nom au téléphone. C'est moi.
Comment me reconnaîtrez-vous? Je porterai une fleur.
Non, une simple robe en crêpe avec de petits éléphants
noirs.
Nous avons marché face-à-face sur le même
trottoir. A la rencontre. Les petits éléphants
innombrables jouaient sur ta poitrine, dans les yeux, dans
les rires. Enfants. Asseyons-nous là-bas à cette
terrasse vide sur la mer. Une table, deux chaises, c'est pour
nous. Le garçon nous néglige. Un verre d'eau
simplement. Le vent. De l'eau. Des rires. Et du vent.
Je viens du Sud. Là-bas mon père a une grande
maison avec des terres. Mais nous sommes de plus loin, nous
venons de l'Est, de l'Arabie heureuse. Je suis de pur sang
arabe. Tu en as la beauté, et c'est mille et une nuits
de promesses à tes lèvres nobles, aux éléphants
rieurs de ta poitrine.
Il y a la mer désertée de Septembre. Il y a
le vent. Il y a toi. Et moi. Et l'Arabie heureuse. Et deux
regards. Et deux rires. Face à la mer. Sur une terrasse.
Vide. Deux regards. Deux rires. Eternels. Arrêtés.
Aussi il y eut l'Orient. Le voyage. Le grand voyage. Les vastes
plaines d'Asie dans la lumière jaune. La tombée
du jour. Rapide. Brutale. Sur les fleurs de lotus. Oubli.
Oubli. L'Europe a-t-elle jamais existé ? D'ici on dirait
un continent improbable. Un mensonge des cartes. Une invention
des voyageurs. S'est-elle donc engloutie ? Dans ma mémoire.
On en retarde la nouvelle. Ou la tait. C'est tout. Oubli.
Oubli. Un autre espace. Fait un autre temps. Perdu parmi une
fourmilière cycliste. Perdu sans la langue. Perdu sans
mémoire.
Perdu.
C'est l'orage
sur Pékin. Place Tian-An-Men tu es contre moi. Blottie.
Et moi contre toi. Le ciel nous bénit. Ou pleure.
On s'est marié à la Grande Pagode de l'Oie,
dans l'ancienne capitale. Un jour ordinaire. Un jour extraordinaire.
On s'est tenu par la main dans les parcs des palais. Vides.
Bénédiction des dragons. Complicité des
empereurs. A notre amour de limon. De poussière jaune.
Et de cendres. Chez toi on déterre les armées.
On recolle les têtes. Et notre unique étoffe,
nous la trempons dans l'eau du bain de l'impératrice.
Au revoir est souvent un adieu. Deux papillons volètent
sur une tombe. Profanée.
Dans la ville il y a l'esplanade des colonnes brisées
s'évasant jusqu'à la mer. Tu es là, princesse
au regard incendié, au visage d'une pureté butée
en bloc dense comme un soleil noir ; tu es là princesse
sans diadème, sur le marbre de tes aïeux. Et point
de toit aux temples pour arrêter ma voix. Point de voûtes
pour en renvoyer l'écho. Alors je ne crie. Pas. J'écris.
Ton nom. Sur ma peau. La griffe. Avec l'aiguille sèche
des arbres. Et tu ris. Tu dis c'est le bonheur. En bas les
barques, les poissons, les hommes qui triment. Les femmes
qui se baignent nues. Leurs voiles sur les rochers. Et tu
dis c'est bien comme ça nue dans l'eau. Il n'y a pas
d'heure. On ne sait pas. Le jour. C'est à l'Ouest seulement.
Regards tournés vers le large. Sur l'océan.
L'infini océan. Inconnu. Incertain.
Paisible.
Provisoire.
Dans la ville, ou dans une autre ville je ne sais. C'est pareil.
Il y a la fontaine aux pièces qu'on jette, aux miracles
qu'on espère. Et toute une eau douteuse qui guérit.
Tu hèles l'homme à l'étal de fruits dressés
en pyramides. Il vient à toi les mains pleines. Tu
ris. Il rit. Et je ne suis pas. Là. Je ne suis pas.
Ce qu'il croit. J'ai le vêtement commode. Des fantômes
qui savent. Par transparence.
Invisible.
Ailleurs.
Et là.
Et c'est toujours
la même histoire que les mots tournent. L'instant d'une
grâce qui décide. D'une survenue qui dicte. Etrangère.
Qui justifie. Et tu es là, à l'instant de cette
grâce. Tu es avenu.
Tu es poème.
Tu es.
Et déjà
aussi tu n'es plus. Plus. Plus la mer. Plus le vent. Prodigues.
Sournois. Ils engloutissent. Une seule marée d'équinoxe
ravale deux barques. Echouées.
Alors il n'y aura
pas d'enfant. Ni cette enfant qui a le nom d'une fleur et
qui rit entre nos bras. Qui réunit nos cous de ses
bras. Elle rit. Tu ris. Je ris. Sans savoir. Près de
nous la mer. D'encre. Sait. Déjà.
Elle me manque.
Cette enfant.
Perdue.
Et c'est pourtant cela l'amour. L'amour, le pur amour. N'avoir
rien dit. N'avoir rien fait. N'avoir rien vécu. Que
parler dans le vent. Que parler devant la mer. Qu'un instant.
Un bref instant. Un milliardième de vie. Oui cela l'amour.
Des mots devant la mer. Des mots dans le vent. Et un silence.
Non, pas la parole. Pas le silence. La parole. Et le silence.
Dans le souvenir. Plus profond que la mer. Plus fort que le
vent.
*
Dossier
Spécial Jean-Claude Villain

“Si
grand soleil tombé sur nous comme un fagot”
Salah Stétié
S
O M M A I R E
Couverture : dessin de Serge Volle
TEMOIGNAGES
Philippe Saubadine : Rencontre …………………………………………………………….….p.3
Moncef Ghachem : Lettre ……………………………………………...…………………......p.3
Marcel Migozzi : Lettres ……………………………………………….... ……………….…..p.4
Bernard Noël : Lettres…………………………………………………………….…………..p.5
.
Nicole Benkemoun : Après-lire…………….…………………………………………...……..p.6
ETUDES, ENTRETIEN
Jean-Max Tixier : les tentations sudistes de Jean-Claude
Villain……………………………………p.7
Chantal Danjou : extrait d’essai …………………………………….…………………
.…..…p.8
Michela Landi : une « chanson de métier »………….………………………………………….....p.9
Tsvetenka Elenkova : l’éponge du désert…………………………………………….…...……..p.10
Klitos Ioannides : une topographie vers l’infini
de l’esprit……………………………………...….p.11
Rawya Sadek : entretien ……………..……….………………………………………………p.11
POEMES (*)
Vénus Khoury-Ghata : (sans titre)……………………………………………………...…….p.13
André Miguel : Un gros chat ……………………………………………………………..…..p.14
Robert Sabatier : (sans titre)…………………………………………………...……………...p.14
Jean-Claude Renard : Les bonheurs verts ……………………………………………………...p.15
Salah Stétié : Les fiançailles de
la fraîcheur …………………………………….………………p.16
(*) A l’exception de celui d’André Miguel,
publié dans son recueil « l’autre
côté du rien » aux Editions l’Arbre
à paroles, les poèmes d’hommage sont inédits.
T
E M O I G N A G E S
Philippe Saubadine : Rencontre (*)
Le
3 avril 1993, une journée consacrée à
un colloque ayant pour thème « la traduction :
un processus d’adoption », et organisée
avec l’aide de la ville d’Anglet, me fait rencontrer
le poète Jean-Claude Villain. Son écriture puisée
dans les mythes de l’humanité et les circonstances
de l’époque nouent l’intime à la
confession et comblent la célébration de l’être.
Attachant parce que inspiré, il certifie son appartenance
à l’aréopage discret des hommes sincères.
Son instinct ensorceleur et son besoin impérieux de
légender les temps épris de fête bouleversent
les données primitives de la poésie. Chaque
texte, paragraphe, mot, initialise les lieux imaginaires pour
circonvenir le lecteur imprudent parce que séduit.
En ces écrits vagit l’ordonnée de l’histoire
méditerranéenne tourmentée par les outrances
des peuples et matée par l’amour de la femme
inspiratrice. En notre compagnie, Jean-Claude Villain retrouve
l’Atlantique sur la promenade de la Grande Plage de
Biarritz. Il en mesure alors la beauté et le caractère
sauvages propices à enfanter les pêcheurs de
baleine. Du haut de l’Atalaye, il imagine le guetteur
lançant son cri et précipitant les trainières
à grands coups de rames vers les cétacés.
Et lui grand fauve aimant que été traverse (1)
sourit devant les vagues somptueuses, se promettant d’emporter
dans son âme la sarabande des collines vertes et des
maisons blanches aux volets rouges.
(1) un de ses titres paru en 1993, Unimuse, Belgique.
(*) rapportée in Territoires confondants, D’Un
Trait Editeur, 1999.
Moncef Ghachem : Lettre
Sidi Bou Saïd, le 27 novembre 2001
Mon cher ami,
Ton appel téléphonique de ce dimanche est un
don de poésie ; il me rend intacte mon humanité,
juste ma sensibilité, consolide de ses vibrations l’essentielle
quête que je mène pour, enfin, parler. Nous sommes
ici comme tu le sais, dans les jours sacrés de Ramadan,
le jeûne avive l’âme (bien qu’à
celle-ci Char préfère le corps) et rappelle
la place sans équivalent de la lumière. Dans
le courant de l’abstinence, je remercie très
profondément la Providence de me donner un ami comme
toi, un meneur du chant essentiel de la vérité
de la vie. Aujourd’hui, comme pour aiguiser les reflets
du jour sur la terre, les flaques d’eau et les verdures
- il a plu cette nuit ! – le soleil rayonne dans
des splendeurs admirables et les rumeurs de la mer lui réitèrent
leurs accords d’éternelle affection.
Ton Marchand d’épices est actuellement mon livre
de chevet. J’y retrouve l’ampleur fertile d’un
souffle radieux, un monde que j’aime et que j’avais
découvert avec Parole, exil. Comme symphonique, le
rythme de tes stances, y compris dans les contes, ouvre au
rêve, à l’élévation, au vol
dans des espaces qui nous manquent tant. Dans cette éloquente
édition d’Encres Vives tu te révèles
parfaitement singulier dans ton art de poète. Dans
« comme en un rêve étranger »,
le cimetière marin n’est-il pas celui de Mahdia ?
Mais peut-être est-il grec ? Du haut temple de
Sounion au vieux port de Mahdia, un immense merci. A bientôt
mon très cher Jean-Claude. Mon amitié. Moncef
Marcel
Migozzi. deux lettres (sur les pages, jaunies, d’un
cahier d’écolier), et une carte (d’Henri
Michaux).
« Dans mon pays, on remercie » écrivait
Char. Permets-moi d’ajouter, mon cher Jean-Claude :
« on ne remercie pas assez ». Tu as
cette capacité de lire vite et bien les pages des autres :
rare ! Et d’aller, avec justesse et intelligence,
toucher le cœur palpitant de l’écriture,
ce noyau de non-dit obscur que tu éclaires. Oui, merci.
Fidèle et attentif, et sensible lecteur de mes poèmes,
tu sais révéler l’essentiel. Rare !
D’avoir perdu un peu (beaucoup) de ton temps, me l’avoir
consacré, sois remercié. Sincèrement.
(…) J’écrivaille, mets en ordre des notes
(Mexique, Enfance, Vrac…) et serai bientôt en
possession de 2/3 manuscrits ! J’écris comme
si le temps… Comme si, pour survivre, il fallait traduire
les expériences en mots. Sachant néanmoins que,
malgré tout, les pages s’en iront à vau-l’eau,
là-bas, en pure perte, dans l’oubli. Mais, au
présent, écrire permet de tenir, d’entretenir
la lumière au(x) foyer(s). Et cette lumière
nous parvient, affaiblie ou vive, des choses, des êtres,
des paysages, de certaines lettres…comme celle que tu
m’as adressée et dont je te remercie encore.
A bientôt, mon cher Jean-Claude. Mon amitié t’accompagne,
crois-moi.
Ce 29. XI.2000, Marcel.
Mon cher Jean-Claude,
Merci
pour ta lettre et ton Marchand d’épices.
J’ai bien aimé ton écriture de belle eau
claire, élégante, d’un naturel simple
et précieux à la fois. C’est bien toi,
ta voix « acceptant l’éphémère »
mais souhaitant aussi « la pérennité
d’une trace » ; se tenant à l’écart,
libre, mais pourtant comme obsédé par la recherche
de cette formule magique qu’on voudrait posséder,
habiter… pour enfin, se taire ; mais on ne la saisira
jamais ; et c’est tant mieux… pour notre
plaisir et notre tourment ; je devine dans ces pages
comme une inquiétude voilée, un face-à-face
avec le temps d’un exilé ; et d’un
créateur qui, souvent insatisfait, s’interroge,
vieillit, recherchant « le poids d’éternité
que compte toute heure » ; nous en sommes
là, mon cher Jean-Claude, tremblant(s), doutant… ;
la solitude est notre lot ; où aller ; faut-il
partir ; ne va-t-on pas rencontrer « le vieux
peintre », « le poète mort »,
« l’orant manchot », « le
scribe muet », « la momie »…
tous ces fantômes qui nous hantent… ? (tu
vois, j’abuse du point-virgule que tu utilises avec
bonheur et raison !) Heureusement il y a les femmes,
les enfants, la mer, la mer… qui permettent d’attendre,
d’espérer…quoi ? Peut-être l’écriture,
le poème, la page enfin qui comble l’être…Merci
pour ces « épices » qui éveillent
les sens..
A bientôt Jean-Claude. Ton ami, Marcel. Ce 5.IV.2002
Jean-Claude, cher,
pourquoi des extraits de lettres en disent autant –à
mon sens- que des poèmes ? Mystère. J’aurais
presque envie d’écrire en prose !
Oui, la Tunisie ! J’ai des images lumineuses, colorées,
chaleureuses en moi. Mais, lors d’un voyage organisé,
au pas de course, il est impossible de plonger, comme tu l’as
fait avec bonheur, dans l’invisible Tunisie, au-delà
des apparences… Hélas !
« Arrive-t-il qu’on se console ? »
est un vers d’un ensemble en chantier. Il vaut pour
toute une vie. Et les voyages, de toute sorte, avant le dernier.
Mon cher Jean-Claude, j’aperçois ta « lumière »
qui scintille dans l’olivaie. Prends-en soin.
Ton ami Marcel. 17.VII.2002
Bernard
Noël : Deux lettres
« Où
trouver la justesse aujourd’hui sinon dans la relation
amicale ? Et si quelque chose comme l’amitié
peut encore exister, n’est-ce pas à travers cette
justesse-là et les choix qu’elle impose ? »
Cher
Jean-Claude,
Juste de retour d’un beau périple : Damas,
Alep, Le Caire. Dans cette dernière ville, j’ai
rencontré Rawya et Rifaat assez longuement –
et dans ta lumière. Nous avons fait les écritures
que souhaitait Eliane. Par ailleurs, visite de deux tombes
récemment découvertes à Saqqarah et de
la plaine de Fayoum. Le temps était trop compté.
Belle surprise que ton livre Thalassa pour un retour que j’ai
lu comme une épopée toute d’attention
vigilante et de tendresse tant les mots y marient leurs syllabes
dans une douceur qui m’enchante. Rare qu’on ait
ainsi une oreille dans l’œil, et qui tire plaisir
de chaque section rythmique. J’ai même le sentiment
que tu superposes des sortes d’idéogrammes sonores
au sens courant et que cette scansion-là domine et
entraîne. Merci du plaisir très grand venu de
cette lumière-son.
Amitié. Bernard Ségalierette, 29.V.1999
Merci, cher Jean-Claude de ta présence à Trans
et de ce poème(*) si violent dans sa concision que
chacune de ses parties tranche dans le vif d’un espace
qui s’en trouve révélé. Je le relis
avec toujours la même surprise car l’effet demeure
neuf d’une blessure doublée d’une révélation.
Une contradiction se trouve ainsi résolue entre le
choc d’une pénétration cruelle et le plaisir
qui suit –mais je m’aperçois que je décris
la scène amoureuse alors que j’avais tout autre
chose en vue : une violence syllabique, puis signifiée,
puis la satisfaction de lire…Il faut publier cette suite,
cher Jean-Claude, et pourquoi pas chez l’Attentive ?
J’espère que nous partagerons bientôt un
repas, une promenade. Merci encore et de tout cœur vers
toi. Bernard Ségalierette, 30.XI.2000
(*)
l’ombre l’effroi (extraits in « un
certain accent », anthologie de poésie contemporaine,
L’Atelier des Brisants, 2002)
Lettre après-lire de Nicole Benkemoun (extraits)(1)
...tant de fois, au cours de ces voyages volés au temps
et à l'espace que nous faisions ensemble pour rejoindre
des amis, nous avons discuté de ce qui nous faisait
vivre, nous mettait en mouvement, et avons partagé
nos expériences un peu brouillées, confuses
et confondues, entre l’art et la vie. Comme le poète
de votre Marchand d'épices, nous aussi nous passons
notre vie à la recherche de ce mot improbable, mot
de passe, passage secret qui enfin nous révèlerait
à nous-même. Et pourtant non, nous ne sommes
pas naïfs : nous savons bien que ce mot n'existe
pas. Pourquoi continuons-nous cependant à le chercher
partout ? Et pourquoi, au risque de nous exiler de notre
propre vie, voulons-nous habiter la maison incertaine des
mots ? Nous rêvons d'une petite maison au bord de la
mer et d'un bonheur simple dans le présent de la vie.
Pourquoi donc nous acharnons-nous ainsi à doubler la
vie par l'écriture ? Par inaptitude à vivre
? Pour la prolonger ? La déployer ? Mieux vivre ?
Quelle force, ou quel aveuglement, nous pousse à tout
miser sur un mot, le mot juste ? Et pourquoi écrire
est-il pour nous, une question tellement vitale ?
depuis longtemps, depuis le commencement presque, attentive,
j'assiste à la génération de votre oeuvre,
à ce travail au noir, à cette avancée
de vos mots dans la gangue du langage, comme un chant arraché
à la terre, aux ombres, à la nuit, labouré
dans le champ du ciel. Depuis Parole exil, je vous vois creuser
de plus en plus profond en vous-même, et de plus en
plus solitaire, exigeant, radical, entêté à
gagner du terrain sur le silence, rejouant chaque jour ce
combat de l'ombre. Je vous sais en alerte. Vous travaillez
avec le silence, pour le silence, contre le silence. Contre
le silence forcé, l'aphasie, le mutisme. Le silence
comme aboutissement, ça vous le désirez, vous
le préparez même, et ce serait vraiment beau.
Mais si rien ne venait ? Plus rien ? Et chaque jour vous
vous affrontez pourtant à ce rien qui menace, tentant
de plus en plus de saisir l'écriture à l'instant
même de son émergence, l'instant où cela
est possible - et peut-être tout autant impossible.
Entre dicible et indicible vous êtes sur le fil, comme
un sorcier inventant dans les moments de doute, de nouvelles
formules, un nouveau rituel à ce rite cruel : l'écriture.
mais je vous vois aussi de plus en plus souvent voyager vers
les îles bienheureuses, porteuses de lumière
et de soleil où vous rayonnez, et retrouver, ou inventer,
ces instants bénis où tout devient facile :
rencontres, aventures, amitiés, amours, poésie,
où tout est promesse dans l'émotion des commencements.
Alors les mots deviennent paroles enchantées, célébrant
cette coïncidence magique avec le monde. (…)
votre jeu est vertigineux qui célèbre la lumière,
et anticipe aussi toutes les pertes, au risque de devoir se
taire et que tout soit finalement tari. Et cela, sans cri,
avec la délicatesse du désespoir. (…)
(1) publiée à la fin de Le Marchand d’épices,
Editions Encres Vives, 2001.
E
T U D E S, E N T R E T I E N
Jean-Max Tixier : Les tentations sudistes de Jean-Claude
Villain.
Au commencement étaient les terres généreuses,
l’enracinement dans le terroir, le chant de la nature,
le goût de célébrer une simplicité
rurale. Les premiers recueils de Jean-Claude Villain trouvaient
là leur espace et leur tonalité, comme en témoignent
notamment Paroles pour un silence prochain, publié
par Plein Chant, Lieux ou Du côté des terres
au titre éloquent. Sans doute fallait-il qu’il
s’affranchisse de cette sollicitation trop proche pour
poser sa voix. Il avait besoin d’une expérience
différente, révélatrice de potentialités
qu’il ne soupçonnait pas encore. Le déplacement
géographique joua ce rôle. Il s’accomplit
par une dérive vers le sud, probablement ressentie
d’abord comme un exil jusqu’à ce que la
Méditerranée s’impose à lui et
qu’il finisse par la considérer, dans sa pluralité,
comme sa terre d’élection. A cela correspondait
la vocation d’un nouveau langage. Le poème, confronté
à la réalité solaire, y gagna en rigueur
et en densité, même si la source d’origine
continue d’irriguer la parole, plaçant Villain
au cœur des sollicitations contraires du nord et du sud,
dans un battement fécond. Et cette condition se manifeste
aussi bien dans l’organisation de l’existence
que dans l’élaboration de l’œuvre
qui lui est incontestablement liée. Il y a cette olivaie
dont il a fait son lieu mythique. Il y a ce goût de
l’ailleurs méditerranéen qui l’entraîne
dans des voyages fertiles, où il cherche l’accord
d’où naîtra l’illumination, les pays
du Maghreb, les îles grecques, les lointains du désert,
labourant le champ des mythes et des légendes. Car
ce qui rattache Villain à ces terres, ce n’est
pas seulement la géographie, l’évidente
force des paysages, mais aussi l’histoire. Ces pays
sont si chargés d’histoire qu’on n’en
épuise pas la lecture. Voilà bien ce qui ressort
des recueils publiés à partir de 1989, principalement
chez L’Harmattan. Tantôt, il recourt pour le dire
à l’écriture minimaliste, voire lapidaire,
comme dans Orbes et surtout Eté froide saison,, tantôt
à des proses amples, comme dans Parole, exil ou Matinales
de pluie. Jean-Claude Villain reconnaît l’importance
de cette dérive féconde de la Méditerranée,
qui n’est peut-être qu’un rêve, lorsqu’il
écrit : « Je revendique quant à
moi un itinéraire topologique, reconnaissant la part
fatale des lieux qui ont façonné ma personnalité
et mon écriture ». Certes, mais cela ne
nous renseigne pas encore sur le sens de la quête, sur
ce qu’il fuit ou qu’il espère trouver dans
ces errances à la fois secrètes et contrôlées.
Qu’espère-t-il de l’horizon où les
mots soulignent leur intime incandescence sur front de mer
en fusion ou de terre brûlée ? Car ce qui
frappe, à mon sens chez Villain, c’est cette
ouverture à l’extérieur qui n’entame
pas l’intériorité, l’approche sensible
qui confond, au sein d’une même parole, la jouissance
du voyageur et la sagesse du philosophe.
Chantal
Danjou : « Jean-Claude Villain, damier de
parole et silence », essai, (Editions L’Harmattan,
2001, extrait p.p. 71-72).
(…) Au fur et à mesure que nous avançons
dans le travail de Jean-Claude Villain, surtout dans ses écrits
les plus récents, nous percevons son désir –semble-t-il
incontournable- de renouer avec le tragique de l’indicible,
avec une écriture qui ne chante ni habite l’espace
mais qui, au contraire le désincarne, le désenchante
volontairement par ses propres espacements. La poésie
est perçue en tant qu’essence et que témoignage.
Souvent l’exaltation confine au cri, au cri forcé.
Dès lors un besoin impérieux de silence sourd,
comme un retour à la stricte parole poétique.
A l’extrême limite, il semble que seul un échange
de textes poétiques conviendrait et suffirait, et ce
serait bien alors, pour reprendre ses termes, une question
de « confiance » en la parole poétique,
de « densité », d’ « intensité ».
Si le poète parvient à ces trois vertus, sa
solitude sera habitée sans l’intervention de
l’autre et de sa présence charnelle, gestuelle,
cérébrale, spirituelle. Il s’agit dès
lors de témoigner d’une oeuvre, « sinon
par le silence » du moins « par la citation »,
autre forme de silence puisqu’elle ne fait référence
qu’au texte, excluant en cela toute forme de bavardage
autour de la poésie. Et c’est effectivement,
selon ses termes, « préférer l’accompagnement
à l’analyse ». Nous pourrions même
nous demander si la répétition volontaire, à
l’intérieur du texte poétique, ne marque
pas le souci d’une citation-repère, presque d’une
auto-citation. Deux exemples à ce propos : d’une
part le poème cité à l’intérieur
de la quatrième Matinale de pluie ; d’autre
part la répétition scandée, presque à
valeur de litanie, dans « Cri », deuxième
séquence de Leur Dit : ainsi retrouvons-nous à
plusieurs reprises « gemme », « cri »,
« morne », « noir »,
tous mots pouvant correspondre à une auto-citation,
signe que l’auteur accompagne son texte, le psalmodie,
et qu’il est bien « dans cette longue conversation
avec lui-même » , qu’il préfère
répéter des mots « de chair et de
sang », en référence au « je
dis que la poésie est chair » d’Edouard
Glissant, plutôt que d’interrompre leur résonance,
et par là même la présence et/ou la solitude,
qu’il est à lui-même. Nous pourrions aussi
noter que l’auto-citation est une extrémité
du narcissisme, et que notamment tout le livre Matinales de
pluie, en est empreint. Mais dans la confession, peut-il en
être autrement ? D’où une fonction
autobiographique, même relative et parcellaire. Nous
évoquerions volontiers ici le mentir-vrai, avec Aragon
notamment. A tout cela, le poète oppose son « besoin
d’inertie, d’enracinement, de lenteur ».
Il serait possible d’associer cette « lenteur »
au blanc et à l’espacement pratiqués dans
certains textes, à l’économie de mots
aussi (souvenons-nous de la répétition interprétée
plus haut comme auto-citation, à cette vrille de mots
qu’il ne dit plus, et à cet écrit syncopé
qui ne satisfait pas complètement le poète parce
qu’il ne nourrit plus son besoin des mots riches, denses,
tout à son regret peut-être, du chant (...)
Michela Landi : Le marchand d’épices :
« une chanson de métier»
Dans les chansons de métiers qui animaient la vie du
peuple dans le Paris bourgeois de la deuxième moitié
du XIXe siècle, Baudelaire ressentait une force qui,
ne pouvant pas se décharger en révolte sociale,
demeurait dans son essence consolatrice et maternelle (1).
Face à un nord de l’âme où le negotium
nourrit les êtres et ternit les couleurs de leur espace
mental, l’otium poétique trouve refuge dans une
nature généreuse, dont l’épice
peut être la métaphore. Poudre légère,
volatile, elle ne peut être pesée :“je
compterais âprement les piécettes de mes ventes
incertaines, cèderais peu aux marchandages, et consentirais
au troc par pure nécessité” (p.6). Ni
marchandise, ni tout à fait esprit, l’épice
est une substance mésomorphe : colorée,
vivace, bariolée, surabondante, elle est la poésie
même : commercium des esprits et règne du
superflu généreux qui jaillit spontanément
de la «suffisance laborieuse» (p.5). Humée,
autant que désirée des yeux par les passantes,
la poésie-épice, coloration du goût et
de l’odorat, se soustrait au commerce économique
à l’égal des breloques, ces objets de
l’orient mythique secoués dans les danses rituelles : « j’irai
sur les marchés tenant commerce d’épices
et de breloques » (p.6); leur charivari sacré,
en rappelant le tragique qui sous-tend tout carnaval, équivaut
à l’extase olfactive et visuelle que déclenche
la présence aérienne de l’épice,
matière en dissolution perpétuelle. Dans cette
poésie la femme-enfant, cette curieuse (voleuse de
secrets poétiques, comme le veut Mallarmé),
soustrait au sujet le butin de ses « pêches
nocturnes » (p.3) ; la surabondance sensuelle de
son mouvement se mêle au chant naturel de la parole
généreuse. Il nous semble que la femme, qui
ici est seule à s’arrêter devant l’étalage
enivrant des épices, résume en elle le secret
rituel de la poésie : elle incarne la gratuité
de la vie insulaire telle que Jean-Claude Villain l’évoque.
Modalité de transmission du sens, inhérente
à la chair même de la parole poétique,
l’insularité est la modalité de l’échange
interne, de l’osmose spirituelle du poète : une
circularité tautologique de la matière surabondante
qui, faute de commerce extérieur (de ‘transaction’
possible), ne peut pas être vendue – objectivement
transmise – par la suite ordonnée et linéaire
du langage, monnaie courante. Femme, épice et insularité
constituent finalement les formes à jamais se dissolvant
qu’acquiert la fiction scripturale d’une poésie
plastique, éminemment gestuelle et mimodramatique,
empiètement incantatoire d’une écriture
qui garde en elle le tragique et le mystère pré-formel,
marin, de l’acte fondateur : « il voulait
écrire l’histoire d’elle : il serait son
île, elle serait son éclat » (p. 7).
L’écriture, soustraite au formel et au séquentiel,
reproduit la ligne arabesque d’une caresse, signifie
l’espace clos et séduisant d’une circularité
sacrée qui, embrassant le passé et l’avenir,
fait de la pratique poétique un acte mimétique,
revivifiant l’être. Marquant le passage ‘culturel’
du gestuel à l’oral, une mutilation analogue
saisit le personnage du scribe dont la langue a été
tranchée («le scribe muet», p. 16) ; sa
condamnation au silence est une sorte d’initiation sacrificielle
à l’écriture, accomplissement du procès
culturel de la poésie : une mimique destinée,
par la suppression de l’instrument originalement symbolique
– la voix – à l’acte ‘figé’,
statufié auquel le poète est voué. «Prémonition
obsédante», «présage d’initié»
(p.16), le sacrifice fondateur de l’écriture
est l’équivalent du sacrifice poétique,
là où l’acte répond à une
nécessité corporelle l’exigeant ; ainsi
le poète-scribe, condamné-appelé au mutisme
apparent, chante la «chanson de métier»
qui est la sienne : faisant de sa destinée la ressource
de son être authentique (qui, étant mépris
inspire, comme l’est pour tous les êtres marginaux,
le respect et la crainte),“il lape cette eau intérieure
qui ne parvient jamais aux lèvres, même en simple
murmure” (p.16). Ainsi les «yeux des poètes»
(p. 20), métaphore de la collectivité voyante,
ne sont que les formes changeantes et monstrueuses de l’ubiquité
‘visqueuse’ de l’être. De la substance
magmatique et affreuse, tapie dans le magasin du marchand
d’épices, il ressort alchimiquement, par un effort
sublime et à jamais hermétique, la poudre, quintessence
à peine perceptible au passage, et seul résidu
objectivement appréciable : en tournant «dans
l’air du soir», comme l’écrit encore
Baudelaire, les parfums du poète-épicier ne
font qu’un avec les notes éparses de sa «chanson
de métier ».
(extrait d’une étude parue à Florence)
(1) ainsi la marchande d’herbes aromatiques de Mallarmé,
dans les Chansons bas, embaume de l’arôme de lavande
son « commerce » séduisant. (La
Marchande d’herbes aromatiques, in Mallarmé,
Œuvres complètes, La Pléiade, 1945, p.63.)
Tsvetanka Elenkova : L’éponge du désert
Quoi que j’écrive sur l’œuvre de Jean-Claude
Villain, cela comportera toujours, telle l’Inde contradictoire,
thèse et antithèse. Car sa poésie cherche
non seulement la diversité des choses mais aussi les
choses de la diversité. Elle essaie de saisir non pas
les quatre-vingt mille faces de Dieu mais cette face unique
et dénudée, désert tout à la fois ;uniforme
et dissemblable. Pour Jean-Claude Villain d’ailleurs,
l’important n’est pas le désert même
mais son “éponge”, capable d’absorber
les bruits et le fait multicolore, pas les étoiles
mais leurs corrélations - lignes invisibles à
l’œil, tracées seulement sur les cartes
astronomiques et défiant le vide. Le désert
n’est pas la mer ou la terre - vides – mais un
néant du temps où l’eau encore vivante
traversait nos poignets, où honorer la mémoire
de quelqu’un consistait à lire simplement quelques
vers sur sa tombe. Quand la trinité n’était
pas seulement lumière mais aussi obscurité dans
cette lumière, comme l’oiseau noir face à
Apollon assis. Ou bien un long regard fixe dans le soleil,
sur la neige. Ainsi, dans sa poésie, Jean-Claude Villain
fréquente non seulement les vieux mythes et les vieux
sages, mais il remonte plus en arrière, vers leurs
ancêtres. En dénudant le doux désert,
il parvient à ces couches où sont profondément
enfouies les précieuses moules noires, sous le sel
et l’iode de la mer, sous le sable tranchant et le vent
coupant, et jusqu’à ces figurines et amulettes
des Anciens qui leur tenaient compagnie dans leurs tombes.
Dans sa poésie, le masculin et le féminin se
lient en une seule ascendance, de la même manière
que, paraît-il, nous les portons dans nos corps sans
les voir.
Et Jean-Claude Villain écrit non sur les choses invisibles,
mais sur celles qui ne se voient pas. Son œuvre semble
ésotérique, tant il creuse, et ne l’est
pas, tant toujours il déterre. C’est pour cela
que je le qualifierais plutôt de mystique. “Tu
portes un mystère à tes poignets d’argile.
Les traverse une eau neuve”, écrit-il dans Thalassa
pour un retour, que je relie à Les yeux de la mer (1),
chant où il décrit comment les rivières
nous emportent des prairies de la brève enfance aux
embouchures où elles se jettent. Il arrondit l’ellipse
métaphysique de son œuvre, partant de la source
pour y revenir. Et dans ce cercle erre ce mystère des
veines sous la peau - la vie : un rideau dans la chambre
balancé par le vent nous dévoile un tableau
vers l’infini, tel celui des cuisses de la déesse
Baubô(2) qui s’ouvrent, ou bien celui de deux
navires partant dans des directions différentes, entre
lesquelles subsistent les yeux des noyés, comme ceux
d’Aphrodite et de toutes les créatures, y compris
celles qui, dans les ténèbres - les invisibles
– voient.
Des yeux toujours, non seulement dans ses essais, prolongements
pertinents de son travail poétique, mais aussi dans
ses vers-nocturnes plus concis, portant par un regard-mystère
à une série d’allégories. Allégorique
en tout, Jean-Claude Villain raconte des histoires, reliant
l’œil à la langue. Il écrit lui-même :
“Ils ont les yeux sur la langue ou leur langue à
leurs yeux je ne sais”(1). Et aussi : “Et les
corps étaient terre. Et la terre était corps”(2).
Et enfin : “tant le vif de leurs yeux conforte le relief
de leurs mots”(1). La trinité est pour lui cette
unité entre œil, langue et corps, unité
si bien dessinée dans la grotte de Gargas, célèbre
pour les mains négatives de ses parois, et dont il
est un visiteur fasciné. Le sable fouillé de
la main crée une gonade féminine, et l’empreinte
de la main représente sur elle la part masculine; de
même de tout visage tourné vers l’autre,
ce qui en fait proprement un visage, reflet superposé
dont on finit par ignorer où est la source et où
est l’image. Ce reflet non dans nos yeux qui regardent,
Jean-Claude Villain le retrouve dans cet immense œil
cyclopéen qu’est la mer, et qui nous fixe. Non,
les statuettes des Vénus primitives qui le fascinent
aussi ne traversent pas la terre, mais sont, dans le moulage
de la terre, semblables à celles du paléolithique
et du néolithique, minuscules, parfois morcelées,
mais à cause de cela, conservées jusqu’à
nous. Le tout est toujours dans l’infime !
(traduit du bulgare par Georges Stoimenov pour la revue Europa,
Sofia)
(1)Les
Yeux de la mer, in Le Marchand d’épices, Editions
Encres Vives, 2001.
(2)Quand la terre écartait les jambes, publié
en grec dans la revue Porphyras à Corfou en 2001, inédit
en français.
Klitos Ioannides : Une topographie vers l’infini
de l’esprit
« Pressé de trouver le lieu et la formule »
comme disait Arthur Rimbaud, Jean-Claude Villain se dirige
au sud, vers « la mer mêlée au soleil »
transformant en éternité la poésie et
le verbe dans un érotisme des mots et des choses. Cet
érotisme-là est consolation et guérison
pour ce poète, blessé et mal à l’aise
dans le monde étroit, en lui-même si peu poétique,
si peu humain, si peu chaleureux, si peu libre. Comme le dieu
homérique Eole, Jean-Claude Villain est capable de
marcher sur les eaux et de voler dans tous les vents :
en poète-mythologue, utilisant sa plume comme phare,
il poursuit sa propre odyssée dans une Méditerranée
claire et poétiquement transfiguratrice. Son œuvre
est un message de sensualité, noble et subtile, contenant
toutes les ouvertures au miracle de l’Eros, tout en
développant une sensibilité capable de nous
faire monter par degrés, sur la montagne cosmique propice
aux initiations chamanistes.
Jean-Claude Villain est en perpétuel départ
vers des bruits neufs, ce qui veut dire que dans le sens d’une
nouvelle conquête poétique, il introduit des
rapports nouveaux entre les mots et les choses, ce dont témoigne
la progression de son itinéraire, d’un recueil
à un autre. J’aime ces bruits de Jean-Claude
Villain dans ses aventures avec les éléments
et le verbe ; j’y découvre une âme
angoissée cependant capable de nous ouvrir au mystère
et à l’extase sensuelle, portant elle-même
à la transcendance. Entre le Même et l’Autre
dont parle Platon dans le Timée, il se tient toujours
prêt à l’étonnement et à
la nouveauté. En recherche de la stimulation de l’ouverture
poétique contenant le Tout, il voyage : en Asie, en
Afrique du Nord, dans le monde hellénique. Véritable
poète-Ulysse, il est nourri à la fois d’ascèse
et de passion, ce qui le conduit à la mystique de l’âme-poésie
et à ses secrets, sources de vie et de bonheur. Son
œuvre représente finalement une authentique topographie
vers l’infini de l’esprit.
*
Extraits
d’entretien avec Rawya Sadek, journaliste à MENA,
Le Caire, septembre 2000.
R.S. : Le silence : il a une très forte présence
dans votre oeuvre.
J.C.V. :
Des recueils portent ce thème de façon explicite.
Par exemple une petite suite de textes, ancienne : Paroles
pour un silence prochain. Il y a vingt-cinq ans j’annonçais
déjà ce possible silence, peut-être définitif.
Ecrire, ce pouvait être écrire pour s’arrêter
d’écrire. Pour moi l’expérience
de Rimbaud a toujours été la plus forte :
arrêter d’écrire à l’âge
où la plupart n’ont pas encore commencé.
Il a fait un choix de silence poétique. Il a finalement
choisi la vie, multiple, active. On n’est pas obligé
d’écrire jusqu’à la fin de ses jours !
Et je pense à Ezra Pound, à son retour en Italie
après son long internement psychiatrique aux Etats-Unis,
et alors qu’il n’écrit plus, cette réponse,
après un très long silence, au journaliste qui
l’interroge : « c’est le silence
qui m’a choisi ».
R.S. : C’est pour écouter ?
J.C.V. :
Oui mais aussi, surtout, pour faire entrer le silence dans
le texte alors même qu’il entre en moi. Le silence
de la rétention des mots. Dans Eté, froide saison
j’ai expérimenté une écriture minimaliste
dans l’esprit du haïku. C’est très
court, très concentré. Dans ce recueil une partie
est titrée « Non-dits ». J’objecte
à Wittgenstein affirmant que « lorsque
l’on n’a rien à dire il faut se taire ».
Non, il faut malgré tout continuer, au-delà
de cette tentation du silence. Pur paradoxe bien sûr.
Ainsi la parole devient limite : guettée par le
silence forcé, ou par l’aphasie. On peut toujours
tenter de jeter encore quelques mots, un balbutiement, pour
le vaincre, en tension. Le silence veut s’imposer, la
parole tente encore de demeurer. On songe à Beckett :
« Il m’est impossible d’écrire,
mais pas encore tout à fait impossible ».
C’est là une limite poétique. L’importance
du silence est pour moi dans sa mesure de la parole. Un proverbe
chinois (on dit aussi qu’il est arabe) : « si
tu n’as rien de plus beau à dire que le silence,
tais-toi ». René Char : « un
poète se mesure toujours à la quantité
de mots inutiles qu’il n’écrit pas ».
La conscience du poète doit être animée
de cette limite. Contraire donc, du grand déversement,
du bavardage, de la logorrhée.
R.S. :
La nature, vous l’avez dit, n’est pas hostile.
Elle apporte la paix ?
J.C.V. :
Tout à fait. La nature, ce peut-être aussi le
jardin comme par exemple dans Dix stèles et une
brisées en un jardin. Cette familiarité, toute
de sagesse, de l’homme avec la nature, c’est également
l’ambition du haïku : voir le monde dans une
goutte de rosée. Le haïku exprime d’ailleurs
le mieux ma conscience poétique. Pourtant j’ai
écrit des grands chants, lyriques, des poèmes
en prose. Mais toujours avec le souci de la limite qui pourrait
m’amener à me taire, définitivement. Et
ce ne serait pas un drame ; simplement un constat. Rilke
a passé cinq années sans écrire avant
de commencer les Elégies. Des silences peuvent être
durables, voire définitifs ; ce cas est rare,
d’où le triomphe de Rimbaud, de Pound. D’autres
ne sont que provisoires. C’est là le mystère
du rapport entre vie et écriture, mystère qui
nous fait écrire. Cela oui, est mystérieux,
mais il faut l’épouser, souplement. Ne rien forcer.
R.S. :
La forme typographique de vos poèmes : c’est
pour donner le rythme ?
J.C.V. :
Oui, pour donner le rythme, entre autres. Lorsque le texte
est très long comme dans les chants de Parole, exil,
ce n’est pas seulement pour le rythme, c’est beaucoup
plus profond ; je dirais que c’est ce que les Chinois
nomment « qi », le souffle : comment
la musique du texte s’harmonise avec le sens qui en
émane, son intention. S’il est juste, il a une
« vérité », et le rythme :
cadencé ou non, court ou long, syncopé ou continu,
participe de l’adéquation entre sa forme et ce
qu’il exprime. Pas de création, bien sûr,
sans cette réflexion sur le rapport entre contenu,
message et forme. Pour moi c’est très important :
mes livres n’ont pas tous la même forme, mais
chaque livre a une forme poétique voulue, maîtrisée.
Au commencement d’un livre, je me pose la question de
sa forme, de l’articulation de celle-ci avec le contenu.
Pour chaque livre, ainsi, chaque fois, tout est à nouveau
posé. Chaque sujet commande une forme propre. C’est
pourquoi je n’ai pas UNE écriture. Chaque livre
est un recommencement. Picasso dit qu’il recommence
à peindre chaque fois qu’il entreprend un tableau,
et Lorand Gaspar qu’ « écrire
un poème est chaque fois rapprendre à parler ».
(…)
R.S. :
Vous sentez-vous condamné à vivre isolé
? Où en est votre rapport aux autres ?
J.C.V. :
Isolé et relié. Isolé-relié. Trait
d’union.
P O E M E S
Vénus
Khoury-Ghata
Pour Jean-Claude
L’eau est la méditation de la terre
sa pensée intime divulguée au grand jour
son parler froid
la
lecture d’un ruisseau n’est pas sonore
criarde est la voix du fleuve
la mer répète la même phrase liquide qui
bat entre les flancs des continents
Il
y a des mots à cornes et des mots à plumes
et des mots convenablement vêtus
incolores
sont les mots chassés du paradis terrestre parce qu’ils
manquèrent de pudeur
ils errent à la recherche d’un air stable où
se poser
d’un miroir où pénétrer avec l’approbation,
du tain
leur présence est signalée par un tremblement
de la lumière
par un cliquetis de verre lorsqu’ils s’alignent
derrière une vitre
les enfants peureux les appelle les vitreurs
et forçats du silence les vieillards
On
se marie avec les mots de sa langue disait ma grand’mère
pour se stabiliser
les voyages c’est pour les nantis qui empruntent les
lignes comme on prend le train
le
ciel est au chasseur au même titre que la lucarne au
vent
André Miguel
Un gros chat
A Jean-Claude Villain
Et quel était le sens du langage secret
des Fidèles d’Amour dont Dante
fut le chef ? tant de questions de problèmes
tant d’images dans la tête se bousculant
brûlant aux tempes Il avait vécu
la longue nuit des tombes au bord
d’un océan et vu les pieds fourchus
du soleil fulgurer sur une terre fauve
il avait vu Cadmus semant les dents
du Dragon et après que Tao-Tseu
eut écrit le Tao-te-King il l’avait
suivi quelque temps vers l’ouest
avant qu’à jamais il ne disparaisse
ça va être l’époque des poissons
blancs
ces gardons à gueule boudeuse aux yeux
rouges N’avait-il pas rêvé dix fois
qu’il tombait de très haut comme Kérouac
avec dans les bras un chat un très gros chat ?
*
Robert Sabatier
Pour Jean-Claude Villain avec amitié
Je
pense trop, je pense mal, je pense
sans la pensée et sans la violette.
Loin
sur la mer où furent caravelles,
loin sur la terre où fut tant de beauté,
retire-toi. Ne parle qu’aux insectes
par le regard. Nocturne, sois nocturne.
N’aime du jour que la nuit qu’il promet.
Ou
bien, saisi par des amours nouvelles, choisis l’aurore
et sois son jeune époux
Pour enfanter des étoiles de plus.
Que
de couleurs dans le noir ! Que de sons
dans le silence ! Il faut les recueillir
sans oublier pensée et violette.
Jean-Claude Renard
Les
bonheurs verts
à Jean-Claude Villain
Ne dis plus rien. La parole est chargée
de dangereux pouvoirs
qui, parfois, tuent.
Regagne
au Sud
-ne fût-ce que par rêve-
la ville où tu reçus l’or de l’enfance.
Elle
détient
les couleurs, les parfums
du merveilleux marché
qui t’envoûta.
Des
miels, des vins
dont tu gardes le goût
ne cessent d’y mûrir
même s’il neige.
La
rade luit.
Sous les pins parasols
veillent des bonheurs verts.
Tu les connus.
Retrouver
là
fleurs, fruits, poissons, épices
frais comme le matin
sur le Faron,
te
rendrait vie,
peut-être, avant la mort
en mêlant à la mer
ton corps meurtri.
Salah Stétié
Fiançailles
de la fraîcheur (*)
Mes oiseaux, mes enfants, pourquoi cette montagne
Fiancée à la fraîcheur ?
Avec l’étoile au-dessus de l’automne
Comme araignée diaphane et diamant des labours
Ô blé des roses rouges
Si grand soleil tombé sur nous comme un fagot
Fait de brindilles et de violentes stalactites
Pour nous aider à dormir dans nos rêves
Et
voici d’une année à l’autre l’infini
La paille, les saisons
La femme et son profil, sa main sur le bélier des cornes
Silencieuse – lui : silencieux – sous les
pentes
Le livre est écrit, achevé, l’ange a replié
la montagne
Et seulement dans le jour finissant un homme
Debout dans la fluidité des arbres
(*) poème repris dans l’ouvrage du même
titre paru à L’Imprimerie Nationale en 2002.
*
Jean-Claude
Villain
Le monde est beau et nous avons des yeux pour voir

Empruntant
au « Je me souviens… » de Georges
Pérec, ce texte est celui d’une récitation
donnée le 16 octobre 2004 à Carcès
(Var), lors d’un colloque pluridisciplinaire «
Autour de l’Harmonie », organisé
par l’association « Culture couleur ».
Je me souviens qu'au commencement
était la parole, et qu'à la fin, peut-être
ce sera le silence
Je me souviens, dans l'Antiquité,
du tremblement de terre de Santorin qui engloutit l'incertaine
Atlantide, de celui de Lisbonne en 1755 qui fit basculer
Voltaire dans un profond pessimisme, et de celui de Boumerdès
en mai 2003 (1)
Je me souviens qu'un poète,
fut aussi dans la Résistance, le Commandant Alexandre,
qu'il usa de sa mitraillette, qu'il sacrifia des hommes,
et retourna ensuite écrire de la poésie
Je me souviens qu'Adorno a
posé la question : peut-on encore écrire de
la poésie après Auschwitz ?
Je me souviens que parler
de poésie revient souvent à la tuer
Je me souviens des autodafés
de l'Inquisition, de ceux des SS à Berlin, et que,
chaque fois qu'on brûle des livres on ne tarde pas
à brûler des hommes.
Je me souviens qu'une fatwa
a condamné Salman Rushdie à mort pour ses
Versets sataniques
Je me souviens de l'incendie
de la bibliothèque d'Alexandrie, de celui il y a
dix ans de la bibliothèque de Saint-Pétersbourg
qui détruisit 550.000 livres et dans la nuit du 25
ou 26 Août 1992 de celui de la bibliothèque
de Sarajevo qui en détruisit 2 millions
Je me souviens que d'après
Ray Bradbury, Fahrenheit 451 est la température à
laquelle les livres brûlent
Je me souviens qu'au 10°
siècle à Bagdad un poète écrivit
: "si tu vois tes livres te trahir, fais-en la proie
du feu" (Abou Saïd al-Sirafi)
Je me souviens avec Mallarmé
que la chair est triste hélas et que j'ai lu tous
les livres
Je me souviens que le monde
est beau et que nous avons des yeux pour voir
Je me souviens des aborigènes,
riches d'une culture de quarante mille ans
Je me souviens que Antonin
Artaud a écrit qu'on pouvait parler de la bonne santé
mentale de Vincent Van Gogh
Je me souviens qu'au rythme
actuel un million d'espèces végétales
et animales auront disparu dans 25 ans, soit plus du quart
de la biodiversité de la planète
Je me souviens, en certains
pays, de l'obligation d'obscurcir les fenêtres pour
que les femmes ne puissent être vues de l'extérieur
Je me souviens des enfants
rwandais, visages et crânes fendus par des coups de
machette
Je me souviens d'une petite
fille, la peau en lambeaux courant nue sur une route du
Vietnam,
Je me souviens de la musique
de Henri Dutilleux The Shadows of Time et qu'elle fut composée
en pensant à Ann Franck, aux enfants d'Izieu, et
à d'autres enfants martyrs
Je me souviens qu'il y a longtemps
ma petite fille courut vers la mer, et revint la main recouverte
d'écume pour m'en caresser le visage
Je me souviens que le monde
est beau et que nous avons des yeux pour voir
Je me souviens que les choses
ne sont pas à admettre, mais à changer. Qu'il
faut du moins le tenter
Je me souviens que pour Michael
Moore, Fahrenheit 9/11 est la température à
laquelle, ponctuées de virgules humaines, des tours
jumelles s'effondrent
Je me souviens que si l'harmonie
est un rêve à atteindre le cauchemar est peut-être
une des figures du chaos
Je me souviens du sourire
de Bouddha et de son heureuse impassibilité
Je me souviens qu'il faut
croire à la grâce et aux anges, car ils existent
Je me souviens de Nelson Mandela,
premier Président de l'Afrique du sud démocratique,
dansant après avoir passé 27 années
en prison
Je me souviens de la taxe
Tobin et de la prétendue impossibilité à
l'appliquer
Je me souviens que le jour
de mes dix ans, Françoise Sagan eut un grave accident
au volant de son Aston Martin lancée à grande
vitesse et qu'on la tint pour morte
Je me souviens que Camus a
écrit : "la vie n'est pas à vivre, mais
à brûler"
Je me souviens que l'aigle
s'exile où les sources s'aimantent
Je me souviens du Commandant
Massoud et qu'il était aussi poète dans le
Penshir
Je me souviens avoir été
caressé par un duvet de mouette et que ce fut comme
si la mer tout entière m'avait traversé
Je me souviens que le monde
est beau et que nous avons des yeux pour voir
Je me souviens de cette photo
de presse : "la madone de Bentallah" et des dizaines
de milliers de victimes algériennes du terrorisme,
ces dernières années
Je me souviens des poètes
Youssef Sebti et Tahar Djaout, assassinés en 1993
à Alger parce qu'artistes et intellectuels
Je me souviens que la Justice
est figurée par les deux plateaux horizontaux d'une
balance et que ce peut être aussi une métaphore
de l'harmonie
Je me souviens qu'il n'y a
pas de justice, et pas de dieu puisque pas de justice
Je me souviens que le paradis
est au ciel et je me demande où est l'enfer
Je me souviens de Jean Moulin
à qui ses bourreaux tendirent une feuille de papier
parce que déjà il ne pouvait plus parler,
et qui leur rendit après y avoir tracé leur
caricature
Je me souviens d'une jeune
fille brûlée vive dans une poubelle pour avoir
refusé les avances d'un petit caïd de banlieue
Je me souviens que sur la
Montagne jaune, en Chine, dans les brumes de la Capitale
du Ciel, je n'ai plus du tout eu envie de redescendre
Je me souviens que le monde
est beau et que nous avons des yeux pour voir
Je me souviens que parvenu
en Europe occidentale, le nuage de Tchernobyl reconnaissait
les frontières des Etats et en évitait certains
Je me souviens de Geronimo
Je me souviens que chaque
nuit des rafiots d'immigrants sombrent dans le détroit
de Gibraltar
Je me souviens de la musique
soufie et de la transe des aïssawis
Je me souviens qu'en ce début
du 3° millénaire on construit un mur de béton
de 8 mètres de haut pour séparer deux peuples,
et qu'à la fin du 2° millénaire on en
abattit un pour réunir un peuple
Je me souviens que mes amantes
ont égoutté sur la mer les étoiles
tombées dans leur chevelure
Je me souviens que le monde
est beau et que nous avons des yeux pour voir
Je me souviens que les deux
tiers de l'humanité vivent en état de pauvreté,
dont un milliard d'enfants
Je me souviens de Sartre disant
que devant un enfant qui meurt de faim La Nausée
ne vaut rien
Je me souviens de la question
du primat de l'éthique sur l'esthétique, ou
de l'esthétique sur l'éthique
Je me souviens de cette question,
prêtée à Alberto Giacometti : dans une
maison qui brûle, choisiriez-vous de sauver un chat
ou un tableau de Rembrandt ?
Je me souviens que Martin
Luther King avait un rêve
Je me souviens qu'il y a longtemps,
j'ai refusé une fois pour toutes, d'être un
mutant moderne
Je me souviens que "Je
est un autre", et du Voyant qui l'a écrit
Je me souviens que le monde
est beau et que nous avons des yeux pour voir
Je me souviens des CRS lançant
des gaz lacrymogènes dans l'Eglise Saint-Bernard
pour en expulser des sans-papiers
Je me souviens que Picasso
voulait peindre comme un enfant et qu'il n'y est pas parvenu
Je me souviens que les arsenaux
nucléaires cumulés peuvent faire sauter un
nombre impressionnant de fois la planète
Je me souviens que les Etats-Unis
disposent de 10640 têtes nucléaires, la Russie
8600, la Chine 400, la France 350, le Royaume-Uni 200, Israël
150, l'Inde 80, le Pakistan 40, la Corée du Nord
peut-être une ou deux, et l'Irak zéro
Je me souviens que l'océan
atlantique est le plus grand cimetière noir
Je me souviens de l'Amérique
d'avant Christophe Colomb
Je me souviens que ma petite
fille ne cessait de me demander : "Comment ça
peut s'arrêter le ciel ?"
Je me souviens des cinquante
millions de morts de la 2° guerre mondiale, et parmi
eux, des 6 millions de juifs
Je me souviens que le monde
est beau et que nous avons des yeux pour voir
Je me souviens de Rosa Parks
qui, le 1° décembre 1955, refusa de céder
sa place à un Blanc dans un bus de Montgomery en
Alabama.
Je me souviens qu'au Nigeria,
si l'on est femme, un tribunal civil peut vous condamner
à être enterrée vive jusqu'à
la taille pour être lapidée
Je me souviens qu'à
être devenus plus riches nous en sommes aussi devenus
bien plus pauvres
Je me souviens que mes grands-parents
me disaient : "toi au moins tu verras l'an 2000"
Je me souviens, lorsque je
suis écarté comme artiste ou intellectuel,
que j'apprécie de ne pas vivre en Chine à
l'époque de la soi-disant révolution culturelle
Je me souviens que Jacques
Derrida a montré la positivité de la déconstruction
Je me souviens que créer
c'est aussi déconstruire, que déconstruire,
c'est aussi créer
Je me souviens que le phénix
renaît de ses cendres
Je me souviens que dans les
années 1950, des parents d’adolescents fugueurs
lançaient des appels à la radio et assuraient
qu’il ne leur sera fait aucun reproche
Je me souviens des rites de
possession vaudous
Je me souviens de l'étudiant
anonyme qui stoppa seul une colonne de chars sur la Place
Tian An Men en juin 1989 et je me souviens des étudiants
tchèques escaladant les chars russes à Prague
en 1968
Je me souviens de Jan Pallack
Je me souviens que selon Fukuyama
nous sommes entrés dans la fin de l'histoire et je
me souviens aussi du mythe de l'Eternel retour chez Nietzsche
Je me souviens que le monde
est beau et que nous avons des yeux pour voir
Je me souviens de l'Andalousie
heureuse d'avant 1492
Je me souviens, grâce
à Kierkegaard, que « l'humour est la politesse
du désespoir », et aussi, que certains sont
tellement désespérés qu'ils ne peuvent
même plus avoir cette politesse-là
Je me souviens que ces dix
dernières années 60 tribus indiennes ont disparu
de l'Amazonie
Je me souviens de Jean Babilée dansant Le jeune homme
et la mort, de Jorge Donne dans Le Boléro de Maurice
Ravel, et de Rudolf Noureev dans... je ne m'en souviens
plus
Je me souviens que je suis,
moi aussi, blanc au dehors, mais noir au dedans
Je me souviens que dans son
Pélerinage aux sources, Lanza del Vasto échappa
aux dents d'un tigre en vocalisant des chants grégoriens
en pleine forêt tropicale
Je me souviens que la Relativité
est le concept phare du XX° siècle comme celui
des Lumières fut celui du XVIII° siècle
Je me souviens qu'écrire
de la poésie, c'est aussi résister
Je me souviens qu'il est dangereux
pour un poète de poser ses deux mains sur la barre
transversale d'un caddie de supermarché
Je me souviens que j'aurais
pu être un terroriste
Je me souviens des enfants
otages de l'école de Beslan en Ossétie du
Nord
Je me souviens que le monde
est beau et que nous avons des yeux pour voir
Je me souviens des poètes
Abou Nawas, arabe, et Omar Khayyâm, persan, qui en
Islam, chantaient librement le vin et les femmes
Je me souviens que si le mot
sagesse a un sens, il est sans doute voisin de celui d'harmonie
Je me souviens qu'il en est
peut-être de même du mot santé, et la
maladie serait-elle alors une figure du chaos
Je me souviens qu'il en est
peut-être aussi de même du mot amitié,
et beaucoup plus rarement du mot amour
Je me souviens des Iles Fortunées,
de Gauguin, et que nous portons tous le rêve d'un
grand voyage
Je me souviens que si au commencement
était l'harmonie, à la fin ce sera peut-être
le chaos
Je me souviens de l'âge
d'or et qu'il n'a jamais existé
Je me souviens que si le chaos
était au commencement, peut-être à la
fin ce sera l'harmonie
Je me souviens du mythe du
bon sauvage
Je me souviens que l'harmonie
était au début, qu'elle sera à la fin,
et qu'en ce cas nous sommes peut-être tout simplement
au mitan du temps
Je me souviens que se souvenir
a deux sens : se rappeler et ne pas oublier
Je me souviens que pour René
Char il ne faut pas faire une place à la beauté,
mais toute la place doit être faite à la beauté
Je me souviens que le monde
est beau et que nous avons des yeux pour voir
Je me souviens de Dostoïevski
pour qui "la beauté sauvera le monde",
et je me demande si ce monde sera sauvé et même
qu'est-ce que ce serait de sauver ce monde
Je me souviens que l'harmonie
aurait pu être éternelle, mais aussi que le
chaos pourrait être permanent
Je me souviens du million
de victimes du génocide arménien
Je me souviens que l'harmonie
est une idée, et comme Idée, vraiment platonicienne
Je me souviens, parmi beaucoup
d'autres, des boucheries de Stalingrad et de Nankin, avant
celles de Hiroshima et de Nagasaki, aussi que beaucoup de
ceux qui sont revenus de Verdun ne pouvaient pas en parler,
et qu’ alors on disait « plus jamais ça
»
Je me souviens que l'harmonie
est parmi d'autres, une croyance de plus
Je me souviens que municipale
est une épithète qui ne pourra jamais qualifier
l'harmonie
Je me souviens de Giordano
Bruno, brûlé vif à Rome en février
1600, sur le Campo dei Fiori, parce que la terre n’est
pas le centre du monde
Je me souviens que le chaos
peut surgir de l'harmonie, comme "un jour l'ennui naquit
de l'uniformité" (2)
Je me souviens qu'une corde
tressée d'un fil noir et d'un fil blanc est peut-être
une juste image de l'harmonie
Je me souviens du chuintement
de l'eau en plein désert
Je me souviens du supplice
chinois dit "des cent morceaux" rapporté
par G. Bataille
Je me souviens que le monde
est beau et que nous avons des yeux pour voir
Je me souviens que l'harmonie
est une utopie et que l'homme a besoin d'utopies
Je me souviens de la cité
d'Auroville en Inde, et que, oui, parfois on s'approche
très près d'une utopie
Je me souviens que l'homme
est la mesure de toute chose
Je me souviens qu'il existe
une vérité des corps
Je me souviens qu'un acte
est une parole mais que beaucoup de paroles ne sont pas
des actes
Je me souviens de Toussaint-Louverture
Je me souviens qu’ils
ont foutu des croix partout
Je me souviens qu'être
passionné c'est faire l'expérience de la jouissance
ou de l'ascèse
Je me souviens que le Marquis
de Sade avait des yeux de fille (3)
Je me souviens que le monde
est beau et que nous avons des yeux pour voir
Je me souviens que la connerie
peut être criminelle et que les braves gens ne sont
pas si braves que ça
Je me souviens que les khmers
rouges tuèrent deux millions de Cambodgiens
Je me souviens que certains
croient à la fin du monde et que d'autres parfois
s'aventurent à l'annoncer
Je me souviens que certains
soutiennent qu'il y a une vie après la vie et que
moi je n'y crois pas
Je me souviens que si nous
ressuscitions il faudrait mourir une deuxième fois
Je me souviens du silence
assourdissant des dieux
Je me souviens d'un ministre
d'un Etat d'Amérique centrale, qui était aussi
prêtre catholique, s'agenouillant devant le pape Jean-Paul
II à sa descente d'avion
Je me souviens des Indiens
du Chiapas, et peut-être qu'un jour nous verrons le
visage du sous-commandant Marcos
Je me souviens avoir rencontré
face-à-face le dieu Pan sur l'île de Thassos
Je me souviens d'une source
dans le désert, et du prénom des deux jeunes
filles, qui s'avancèrent vers moi pour me laver les
pieds
Je me souviens, au crépuscule,
cet été, de trois devadâsis devant le
temple de Marie-Madeleine à Vézelay
Je me souviens que le monde
est beau et que nous avons des yeux pour voir
Je me souviens des Algériens
tués à Paris par la police de Papon le 17
octobre 1961, et aussi que celui-ci, condamné pour
complicité de crimes contre l’humanité,
vieillit confortablement chez lui, la conscience tranquille
Je me souviens du Mur des
Fédérés au cimetière du Père-Lachaise
Je me souviens que je suis
toujours incapable d’affronter la visite d’un
camp d’extermination nazi
Je me souviens que les fragments
de Héraclite que je préfère sont ceux
que je ne comprends pas
Je me souviens des Proportions,
du Nombre d'or, et des Analogies
Je me souviens de Némésis,
déesse de la mesure, et que la mesure est une figure
possible de l'harmonie
Je me souviens à nouveau
que l'homme est la mesure de toute chose
Je me souviens de Raul Rivero,
poète et journaliste cubain mourant en ce moment
même à petit feu dans les prisons castristes(4)
Je me souviens qu'en démocratie
les mandats du suffrage universel peuvent éviter
à certains d'aller en prison
Je me souviens que le monde
est beau et que nous avons des yeux pour voir
Je me souviens du supplice
de Hallaj, mystique de l'Islam, qui fut lui aussi crucifié,
et qui resta étrangement serein alors que ses bourreaux
le mutilaient atrocement
Je me souviens du trou de
la Sécurité sociale, du déficit budgétaire
et du pacte européen de stabilité
Je me souviens que plus civilisé
le monde est devenu plus opaque
Je me souviens que dans la
Grèce antique, l'Univers était un temple dont
la géométrie pouvait rendre raison
Je me souviens qu'en Egypte
ancienne, le cercle, avec en son centre un point, était
le signe de Râ, que le poète Constantin Cavafy
en fit sa signature secrète, comme plus tard un autre
poète grec, Yannis Yfantis
Je me souviens que "voir
clair c'est voir noir"(5) et que "la lucidité
est la blessure la plus rapprochée du soleil"
(6)
Je me souviens avec Camus
que "nous autres, hommes du sud, nous savons que le
soleil a sa face noire"
Je me souviens de la théorie
physique du chaos et d'avoir entendu Ilya Prigogine en parler
dans le Var, pas très loin d'ici, bien avant qu'il
n'obtienne le prix Nobel
Je me souviens du film des
frères Taviani, Kaos, surtout de la partie "il
mal della luna"
Je me souviens qu'ils t'ont
appelé l'Obscur alors que tu habitais l'Eclat(7)
Je me souviens que Héraclite
et Lao Tseu auraient pu se rencontrer, et qu'au fond c'est
tout comme
Je me souviens des fleurs
de lotus dans les jardins de Suzhou
Je me souviens que le monde
est beau et que nous avons des yeux pour voir
Je me souviens que la Terre
nous est seulement prêtée par nos enfants,
et les enfants de nos enfants
Je me souviens qu'elles veulent
être « ni putes ni soumises »
Je me souviens que le bruit
est le viol de l'âme
Je me souviens que pour Rilke
"être ici est splendeur"
Je me souviens qu'au commencement
était la parole, et qu'à la fin, peut-être
ce sera le silence
(1)si
ce texte avait été écrit après
le tsunami de l’océan indien du 26 décembre
2004, (286 000 morts comptés en février 2005)
il en aurait été fait mention
(2) Lamotte-Houdard
(3) Guy Debord
(4) écrit en octobre ce texte est antérieur
à la libération de Raul Rivero le 30 novembre
2004. Cela ne fait pas oublier que des milliers de prisonniers
politiques sont encore retenus dans les geôles de
Cuba
(5) Paul Valéry
(6) René Char
(7) Saint-John Perse
“Cette profession
de foi s’infiltre dans la bouche et dépose
entre nos lèvres la vigueur de sa force. Pour celui
qui la profère comme pour celui qui l’écoute,
il entre dans sa chair un être de sobre envergure,
de tacites déploiements, de juste mesure. En elle
et par elle, une seule manière d’être
au monde car elle nous rend aptes d’un coup aux eaux
et au silex de l’amour. Il me vient à propos
de ce texte qui nous est adressé intimement, l’envie
de dire, reprenant un vers de Jean de la Croix : «
je poserai sur l’aimé mon visage », et
de me livrer tout entière à son élection.”
Odile Cohen-Abbas
“C’est
ici la force d’une langue-prière ne faisant
que raviver la cruauté de l’injustice.”
Michela Landi
En couverture : dessin au feutre de Tibouchi, 2004, 20x20
cm.
*
Jean-Claude
Villain
Le Marchand d'épices

" Lorsque tu verras tes livres
te trahir, fais-en la proie du feu "
Abu-Sa`id al-Sirafi
(Bagdad, 10e siècle)
Sommaire
Chants d'îles...............................................................p.3
Contes poétiques........................................................p.9
Après-lire.................................................................p.23
Certains des textes rassemblés ici ont été
publiés dans différentes revues :
pages 6 et 8 : in Présence
de Pierre Caminade, publication de l'Université de
Toulon, 2000.
page 7 : ibidem, et revue
SOUFFLES (n° hors-série consacré à
"l'acte d'écrire", 1992)
page 10 : revues ARPA (n°54,
1994), et SUD (n° hors-série " Eloge de Babel
", 1994) ; revues grecques ELEFSIS (n°7/8, 1995)
à Volos, et O PARATIRITIS (n°27, 1995) à
Thessalonique. (traduction de Maria Orphanidou-Fréris)
page 13 : LE JOURNAL DES
POETES, Bruxelles, (n°6/7, 1992), et la revue grecque
RACINE, (n°20, 1994), Ioannina, (traduction de Maria Orphanidou-Fréris)
page 15 : Revue STOP, (n°128,
1993), Montréal, et en grec in revue Ylandron, Chypre,
nov.2002, (traduction de Constance Dima)
page 16 : Revue STOP, n°124,
1992, Montréal ; revues grecques ELEFSIS, (n°7/8,
1995) à Volos, et O PARATIRITIS, (n°27, 1995) à
Thessalonique. (traduction de Maria Orphanidou-Fréris)
page 20 : OCEANORAMA (magazine
de l'Institut Océanographique Paul Ricard, n°20,
1993) ; revues grecques PORPHYRAS, (été 2001),
Corfou, et PERIPLOUS, (été 2001), Athènes.
(traduction de Irène Spanoudakis)
La couverture est de Henri Jaboulay (format original : 16x11),
l’après-lire de Nicole Benkemoun
Chants d'îles
je m'empresse, l'heure est précoce, il faut ; les autres
sont encore au sommeil ; il est temps d'inventer le jour,
d'abréger les pertes, de capter la grâce éphémère
de l'aurore naissante ; c'est maintenant que s'organise le
lieu, que se renouvellent les contrats entre les forces de
lumière et les puissances d'ombre; chaque matin je
suis présent à cette cérémonie
; j'en suis l'unique témoin, toléré sans
doute par mon assiduité ; je connais par cœur
ce rituel de relève, l'assiste en murmures, le précédant
même parfois, ou m'enhardissant à le précipiter,
par jeu ou pour mon secret bénéfice; c'est bien
avant l'heure que vous croyez, et parfois plus tard aussi
; oh ! je le sais, je ne suis pas si seul ; nous sommes un
petit nombre, isolés par la planète, et de nous-mêmes
inconnus : au retour des pêches nocturnes, ceux qui
se rapprochent des ports avant que les phares ne s'éteignent
; dans la montagne, les veilleurs des cavités humides
surplombant la plaine ; et aussi, après qu'eût
teinté faiblement une cloche amplifiée par la
nuit, ceux qui s'unissent dans la prière; chance nous
est donnée à tous sur nos itinéraires
contraires, lorsque s'effondrent les habitudes et s'effacent
les balises ; il faut, bien sûr aussi avoir perdu son
chemin, et que le vent, le vent, ait soufflé la dernière
lampe ; car l'égarement en rapproche, l'accident aussi,
ou parfois, un agonisant dont la main nous saisit aux heures
les plus froides ; c'est alors le juste instant, on le pressent,
le ressent soudain : s'y désembuent les yeux, s'y flétrissent
les illusions ; c'est l'heure du poids inutile des choses,
de leur valeur enfin révélée, de l'inéluctabilité
des pertes; l'heure aussi d'une légèreté
muette, d'un départ facile sans même avoir rassemblé
ses affaires ; l'heure où le vent - une simple brise
parfois - donne la direction d'inconnu à laquelle,
d'instinct, en sûreté, on s'abandonne.
*
comme en un rêve étranger,
j'ai habité près de la mer une maison haute
; de sa terrasse, j'ai cligné les yeux chaque matin
dans l'aveuglement du soleil montant, soutenu fièrement
face-à-face; je me suis assis plus tard sur le rebord
d'un mur blanchi, bordé de fleurs jaunes, et j'ai parcouru
des yeux une à une les tombes d'un cimetière
marin aux stèles gravées d'une écriture
étrangère ; les enfants piailleurs sont venus
me saluer de leurs rires, moquant parfois ma silhouette, insolite
en ce lieu ; avant midi je suis descendu au port y rencontrer
un ami que j'aperçois souvent de ce côté-ci
des choses ; un pêcheur m'a donné deux poissons
et la vieille femme, qui sans un mot s'occupe de ma maison,
les a frits avec des herbes odorantes; dans l'air frais que
poussait sur moi le vent fragile, j'ai surpris là le
poids d'éternité que compte toute heure.
*
soudain, charriés
par des odeurs fortes d'épices et de crasse, me sont
revenus souvenirs de foules en rumeur, de villes aux quais
grouillants de races, d'émeutes d'affamés, de
chahuts d'enfants sauvages, et dans mes chairs, rappels d'incisions,
blessures d'os de vieillards chancelants, ou molle pression
des rondeurs moites des femmes; tumulte; venus de la mer comme
un parfum d'îles, j'ai à nouveau désirs
d'exil et de fortune, cauchemars de coques ouvertes et de
voiles lacérées, craintes de tempêtes
sans abri, peurs d'abordages et soif d'eau tiède croupissant
au fond de vieilles outres ; j'ai goût d'aventures aux
risques sans calcul, de rencontres imprévues, et de
fréquentations douteuses au fond des hôtels borgnes
où vivote une racaille ; rangés contre les quais,
des navires déchargent leurs cargaisons ; en face,
des boutiques bariolées s'emplissent ; j'aime cette
suffisance laborieuse, cette surabondance fruste : petits
commerces aux rêves de grandes fortunes, cabotages élevés
en croisières hauturières, et ces hommes libres
qui dorment le soir sur le môle dans un tas de cordages
quand je possède leurs femmes accueillant le passant
l'innocence aux lèvres ; me vient aussi nostalgie de
processions de Pâques dans les matins immobiles des
Cyclades, d'hospitalité muette dans des monastères
égarés, et de froides promenades dans la blancheur
immédiate de l'aube ;il est vrai, il n'est au sillage
flux qui ne retourne ; cependant des oiseaux blancs dérivent
longtemps derrière les mâts qu'on ne vernit plus.
*
là, ou plus loin
peut-être sur une autre rive, j'irais sur les marchés
tenant commerce d'épices et de breloques ; assis à
même le sol sur la natte de mon étal, je compterais
âprement les piécettes de mes ventes incertaines,
cèderais peu aux marchandages, et consentirais au troc
par pure nécessité ; j'accepterais les mauvaises
places en signe de proscription et subirais comme un impôt
la razzia fatale des bandes ; je vivoterais ainsi, vieillissant,
à l'écart ; peut-être aurais-je pour compagnon
un perroquet muet dont les couleurs arrêteraient les
regards ; les hommes mépriseraient mon négoce,
les enfants ricaneraient, certains singeant même devant
moi des grimaces ou des postures grossières, sûrs
de mon inertie par le simple vague de mes yeux ; seules les
femmes feraient halte devant les couleurs et les brillants
de mon humble éventaire ; elles humeraient, compareraient,
s'interrogeraient, se conseilleraient sans jamais me concerner
; j'aimerais les regarder, chercher leurs yeux fuyants, pressentir
leur âge, et deviner leurs corps souples sous les étoffes
amples ; j'attendrais patiemment leur choix ou leur départ,
sans considération ni suite ; parfois l'une d'elles,
distraite d'apparence, effleurerait malicieusement mes poudres
d'un doigt rapide, portant à son nez, à ses
lèvres, quelques grains très fins de couleur
odorante ; je guetterais alors sa moue ou son sourire ; après
le départ de tous, je resterais longtemps immobile
sur la place désertée ; puis, ouvrant le livre
couvert de soie qui me sert de carnet, j'écrirais les
quelques mots du jour, un poème peut-être ; plus
tard dans le soir, ou le lendemain parfois, je les lirais
dans la rue fermée où l'on me tolère,
à une petite fille qui n'a pas de nom, et qui sans
question, m'écoute.
*
il voulait écrire
l'histoire d'elle : il serait son île, elle serait son
éclat ; il était venu ici pour cela ; contemplant
la mer, il pourrait s'abstraire pensait-il, soutenir tout
ce soleil en trop qui manquait à son front ; non, point
trop mobile était l'eau ; les vagues l'obsédaient
certes, l'égaraient même, et c'était tant
mieux ; il lui faudrait pourtant écrire, entrer profond
en soi, tarauder le cœur de la plume, éclater
; non plus se contenter de simples amorces prometteuses comme
jadis il en venait parfois à l'aube ou avec le soir
: il le savait maintenant, elles n'ont d'avenir qu'un soupir
; l'heure n'est plus matine se disait-il, et j'hérite,
j'hérite enfin de toutes mes insomnies ; maintenant
il était las ; fatigué il pourrait même
mourir : de femmes, d'enfants il n'avait plus ; lui-même
devenait un autre en ces jours d'hiver où son cœur
s'absentait : chaque soir ne montait-il pas en lui un frisson
lorsque le soleil plongeait dans les eaux ; j'irai, se disait-il,
j'irai inventant un autre chemin ; celui-ci m'égare
; je préfère aujourd'hui les filles aux mères,
je parle en délire et je parviens à peine à
l'entretien de mon feu ; s'est-il éteint le brasier
de la parole ; sont-ils morts les amis qui se taisent ; il
épelait à présent des syllabes glacées
; plus tard il en espérait l'écho dans le cri
de la chouette ; reviendrait-il l'air sacré qu'autrefois
les flûtes sifflaient au bercement des heures ; qu'importe
; après chaque instant c'est toujours une absence qui
commence.
*
peut-être devrait-il
enfin rentrer chez lui, cesser d'appartenir aux paysages,
de s'abandonner aux sables chauds et à l'écume
des vagues, fuir la séduction infinie des lieux et
préférer la table, la feuille blanche - main
crispée sur la plume, tête qui se creuse, souvenirs
qui s'allument, mots qui se cherchent - à la contemplation
de la mer, aux caresses de l'air sur son corps nu, à
l'exultation de l'été, aux dérives machinales
qui accompagnent le lent balancement d'une voile, là-bas,
entre la côte et l'île ; reconquérant alors
sa vieille discipline, il lui faudrait - renoncement et effort
- muer ses sensations bénies en fécondations
neuves, et miser une fois de plus sur les mots pour donner,
au bonheur des splendeurs marines, la pérennité
d'une trace, d'une parole, vaines sans doute, faibles aussi,
irrépressibles cependant ; et dans ce choix, l'insouciance
d'une vie béate, le pousse d'instinct au silence complice
des respirations lentes, synchrones des extases.
Contes poétiques
Acceptant l'éphémère dit-il, j'ai construit
dans la durée, plus sûr que celui qui, croyant
tenir le temps, s'y dissout sans savoir ; dans mes errances
j'ai établi ma maison intérieure, plus solide
que celle qu'on construit, enclôt et embellit. Elle
ne menace ruines.
Les bâtisseurs du passé sont morts ; oubliés
et effondrés leurs royaumes, leurs arches et leurs
portiques.
Aujourd'hui on sait encore le nom, les mots de quelques sages.
matin
chaque matin, même heure, même discipline, il
s'assied pour écrire ; de tout l'hiver pourtant il
n'a dit mot ni tracé ligne ; le printemps sera favorable,
la lumière ramènera ma parole pense-t-il : d'où
viennent les mots sinon de l’œil réjoui
par le soleil ; la main au front il ne désespère
pas : il cherche, il s'entête ; cela vient mal pourtant,
à vrai dire cela ne vient pas ; c'est toujours un puits
de sable qu'il vrille : les parois s'effritent et le fond
se dérobe ; y a-t-il seulement eau saumâtre ou
douce qu'annoncerait une couche humide ; il voit sur la conque
vide d'une fontaine le tuyau de plomb, il l'entend sonner
creux ; image facile pense-t-il ; pour l'heure c'est la seule
qui lui vient ; il respire ; il aspire ; ou plutôt il
appelle car il faut de l'air pour le cri ; perdus les mots
; ou le don, le fil précieux de la parole ; ils restent
lovés dans leurs abris de basse saison, refuges de
lassitude quiète, repos gourd, sommeil figé
; lentement il épèle des syllabes de hasard,
murmure des noms anciens qu'il invente ou reconnaît;
il assemble même un alphabet de signes étrangers
; jadis ce rituel apportait à ses lèvres une
incantation facile, offrait à sa main de beaux incipit,
prolongés plus tard par de larges laisses ; de formules
simples le sorcier ne métamorphose-t-il pas le monde
; aujourd'hui il commence à l'admettre, le jour n'est
plus faste ; faut-il attendre encore une révélation
subite, une grâce improbable ; et parlerait-il en langues
si l'esprit lui venait ; toujours les mots résistent,
est-ce la saison qui dure ; l'âge et sa part d'inertie
insidieuse ; ou bien une fracture qu'il ne soupçonne,
une fatigue subreptice échappant à sa vigilance
; à dire vrai il pressent un silence plus durable :
les pétales frais ni les oiseaux chanteurs ne l'éteindront
; peut-être même s'est-il déjà approché
des bords du vide, là où les bouches se ferment
et le néant gagne ; dévidée la vie ;
ce serait donc déjà les franges mêmes
du rien ; et ce silence durable est-il congé définitif,
prémices d'absence dernière ; il murmure faiblement
quelques noms, des lieux habités, des êtres chéris
; il les répète ; pourtant les scander figurerait
l'impasse, serait signe de finale halte ; déjà
frappé en plein cortège, la paralysie le vouerait-elle
à quitter la cohorte, à s'écrouler dans
un fossé ; il avait fait ce rêve autrefois sur
le bord d'une route toscane ; il s'aperçoit aujourd'hui
qu'il ne l'a jamais quitté ; il songe au poète
de l'Isle qui caressait des galets pour y écrire à
même leur surface polie ; à l'Autre qui s'était
tu dans l'exil du désert il disait : tu as bien fait
de partir ; l'exil de la voix annonce-t-elle les ultimes départs
; faut-il l'oubli pour l'écho ; cette méditation
le console de son mutisme ; certes il est libre, il peut se
mettre en route ; ne porte-t-il pas déjà des
semelles de vent.
les iris
à Mohammed Khadda, i.m.
il regarde par la fenêtre
au-delà du mur du verger ; les arbres sont encore en
fleurs ; pourtant ses yeux ne contemplent plus la blancheur
des pétales ; il ne médite plus, comme les années
passées, sur le retour et la chance des fruits ; son
cœur ne s'émeut plus de choses si simples ; il
sait qu'il ne reverra plus l'horizon, que le monde visible
s'arrête désormais aux murs de sa chambre ; il
n'a plus qu'à consentir ; oh! bien sûr, dehors
tout continue : chaque jour les visiteurs en portent témoignage
; vit toujours la vie, et les affaires suivent leurs cours
à la manière des fleuves et des monnaies ; les
femmes sont belles (c'est le printemps) et les enfants rient
; qu'importe, il le sait, tout cela ment ; il trouve même
encore la force de le dire ; ils n'entendent ; tu sais il
est très malade, il est vieux maintenant ; toi aussi
tu trouves qu'il est devenu étrange ; non jamais de
sa vie il n'a été comme ça ; il n'a jamais
été comme ça ; il le sait, il le sent,
il le dit aussi ; à dix ans, il s'en souvient, il n'aimait
pas les histoires ; il n'a jamais aimé les histoires,
n'a jamais eu de mémoire pour elles ; pour le reste,
oui, mais pas pour elles, n'a jamais su les raconter, les
inventer non plus ; il leur dit, il leur répète
: tout ment ; il radote ; tous mentent ; il regarde par la
fenêtre au-delà du mur du verger ; d'où
il est dans le lit, il ne voit que sa ligne irrégulière
contre le ciel où passent les nuages d'avril ; il est
un autre monde, pense-t-il, et il commence là-bas ;
j'y allais encore il y a peu ; et je ne savais pas que c'était
l'autre monde ; il n'en dit rien, il regarde toujours ; eux
croient que déjà il n'est plus là, qu'il
est perdu, il a si souvent le regard fixe ; pourtant parfois
des larmes coulent de ses yeux quand les enfants approchent
leurs têtes de ses mains ; il s'est fait apporter un
bouquet des iris qui bordent la base du mur ; ils sont sa
dernière splendeur ; tiendra-t-il jusqu'en mai lorsque
les Japonais, il le sait depuis toujours, se baignent dans
cette fleur ; en silence il se le demande ; il écrase
quelques pétales entre ses doigts qui se teintent de
violet ; il a commis le rite ; il peut espérer une
chance tardive ; il le sait cependant, il ne le dit pas, cette
année il ne verra pas les héliotropes.
la mort du poète
un poète est mort et on ne le sait pas ; avait-il assemblé
son dernier livre, écrit un ultime poème, enfin
achevé une oeuvre imprévue ; ou bien s'était-il
tu depuis longtemps, étouffant peu à peu sa
voix, recouvrant son nom de silence dans la fosse des jours
et des années ; étaient-elles donc épuisées
les collections de la mémoire, celles qu'on visite
assidûment pour en dénombrer chaque fois les
pièces manquantes ; ou avait-il fourni assez les preuves
du vivre pour être quitte avec la mort ; peut-être
un à un, ses amis l'avaient-ils laissé, ceux-là
qui aujourd'hui porteraient juste témoignage ; bien
sûr il est encore d'autres conjectures ; imaginer par
exemple une urne probable où ses poèmes seraient
enfouis parmi ses cendres ; une jeune fille muette en aurait
le dépôt, attendant qu'un sort de hasard ne la
brise ou l'inhume ; on pourrait aussi prêter à
l'inconnu une autre carrière, publique et tumultueuse,
bavarde et décousue, brassant mots et affaires, sous
d'autres noms, en d'autres lieux, revenu de l'envers à
l'endroit des choses, jeune après avoir été
vieux, prodigue après l'épargne, et jusque dans
la débauche dissolvant en son sang les cristaux d'un
gel ; mais vivrait-il alors ; ne serait-il pas mort déjà,
pour de bon ; j'avais lu autrefois, je m'en souviens à
présent, l'histoire d'un homme, qui toute sa vie avait
cherché un nom pour y établir sa demeure ; devenu
vieux et aveugle il se faisait encore lire des livres, réciter
des dictionnaires, sûr que le mot existait, qu'il finirait
par le rencontrer ; à ceux qui se moquaient, voyant
dans sa ténacité le signe d'une croissante folie,
à ceux aussi qui patiemment lui conseillaient l'abandon,
l'enjoignaient de reconnaître enfin l'évidence
et la vanité de son étrange quête, il
disait qu'on peut vivre, oui, pour un seul mot, et sur la
foi d'un nom qu'on ignore ; l'histoire rapportait aussi qu'il
devint sombre, et que saisi d'un doute, il congédia
ses lecteurs appointés, assurant même plus tard,
d'une voix devenue faible, qu'il s'était trompé,
que les mots n'existent pas hors de la bouche de ceux qui
les parlent ; il dit alors que les livres trompent, qu'il
est du devoir d'inventer ; lui ne l'avait pas su : il est
de fausses étoiles qui égarent les astrologues,
et des météorites tombées désarmant
le plus vétéran des marcheurs ; ainsi le mot
serait-il donc la mort qui dissimule son aire ; écrire
ne conduirait-il qu'au doute et à l'usure ; est-il
aussi un silence joyeux, un abandon sans rime de désespoir
; un poète est mort et on ne le sait pas.
le vieux peintre
il dîne de sardines et voit mal
les choses ordinaires ; de ses doigts tâtonnants à
peine retrouve-t-il les objets familiers dont sa vie a l'usage
; point là sont les affaires dit-il, celles d'avant
que je cherche ; celles d'hier, qui les a détournées
; et sa main parfois traverse son front d'un geste de dépit
; le souffle est lent mais il ne tousse pas à la manière
de ces vieillards amers crachant entre eux les mêmes
histoires sottes ; il a le regard doux, insistant parfois,
des sages au bonheur modeste qui s'avancent vers la mort un
discret sourire aux lèvres ; le pas malhabile, il cultive
une hauteur détachée que ses amis aimaient jadis,
et dans l'hospitalité qu'il fait au visiteur, il a
la tranquillité aimable de ceux qui ont le temps ;
ses yeux ne voient plus très bien ; à ses mains
noueuses les choses aussi échappent ; et cependant
il peint ; il poursuit dans l'âge une oeuvre tôt
commencée ; un monde ancien monte un peu plus chaque
jour sur la toile, telles ces villes englouties surgissant
en mirages devant les marcheurs du désert ; encore
le geste est sûr au trait, exact à la touche
; il compose à son chevalet comme un musicien sourd
écouterait à son pupitre la résonance
inaudible, le concert silencieux ; lui, le regard tourné
au-dedans de lui-même, visite sans lampe les couloirs
du passé, les chambres blanches et noires de la mémoire
; c'est que l'âge n'a pas appauvri son oeil plus fidèle
que ses yeux ; le monde est beau dit-il tendrement, puis dans
un murmure : nous avons des yeux pour voir ; près de
lui un jeune homme dévoué l'observe ; triste
il se tait : il ne triomphe plus de jeunesse impatiente ;
chaque jour il médite sans mots l'évidence de
la même leçon : il voit, qu'il ne voit pas ;
le peintre lui a légué ses pinceaux usés
et la vieille palette ; il hésite encore à s'en
servir.
l'orant manchot
il est assis ce soir face au soleil qui se couche sur la mer
; à l'extrémité de son bras tendu il
regarde à contre-jour la paume de sa main droite, les
cinq doigts bien écartés ; non il ne cherche
pas d'ombre pour son regard, il ne craint pas l'aveuglement
et la brûlure : ses yeux plissés ont tant vu
déjà, sa peau est sèche, ridée
aussi, et brune des macérations de l'eau, du sel et
de la lumière ; de sa main il joue simplement, bougeant
de haut en bas, de gauche à droite son membre lent
comme ferait un viseur sur sa proie, ou un homme d'église
donnant le sacre ; son geste levé a tantôt la
grâce du danseur, tantôt la vigueur du comédien
qu'il fut jadis dans des villes lointaines (il avait alors
la voix et les mimiques du métier) ; il joue ; son
bras fait un signe nouveau, un appel peut-être (mais
qui pourrait ici le comprendre, l'apercevoir même),
ou bien il proteste de farouche véhémence, comme
jadis parmi les assemblées ; il touchait alors une
gloire possible, un règne asservi, même si ses
doigts crispés fermaient souvent le poing ;
il s'amuse à présent du mouvement imperceptible
de ses phalanges où les rayons rebondissent comme sur
des arêtes molles ; il ajuste le filtre qu'elles offrent
à ses yeux ; qui le verrait de loin prendrait peut-être
son geste pour un salut, un signe d'accueil, une invite appuyée
d'un cri, perdu dans la distance ; ou bien encore lorsque
le coude fléchit et les doigts se resserrent, prendrait-il
momentanément la position d'un orant manchot élevant
une incantation à la fuite crépusculaire du
soleil ; c'est plus simple à dire vrai ; lui ne pense
pas à toutes ces figures que personne ne peut voir
; il joue ; comme l'enfant au berceau découvre longuement
ses mains ; ou plutôt il cherche à lire dans
sa paume les lignes de vie caressées un jour par les
ongles noirs d'une bohémienne ; retrouver le passé
; pressentir l'avenir ; en fait il cherche par transparence,
comme si sa main était de verre et lui faisait voir
son sang, ou encore comme si elle tenait un miroir, lui découvrant,
inaperçu depuis longtemps, son visage illuminé
;
à présent il pense que bien écartés,
ses doigts formeraient une étoile à cinq branches,
une étoile de plus dans le ciel, et il cherche un nom
à la première de la nuit, cette téméraire
qui ose s'aventurer devant le soleil, déchu.
le
scribe muet
sur moi, certains croient la légende qu'on colporte
et qui vient de je ne sais où ; pour obéir à
quelque commandement céleste, à une prémonition
obsédante ou à un présage d'initié,
l'on m'aurait, dès le plus jeune âge, tranché
la langue ; c'est que mon silence intrigue, irrite même
le plus souvent ; c'est qu'on aime les secrets autant qu'on
les craint : certes, nous en avons tous besoin, mais ils peuvent
tuer aussi ; c'est pourquoi, sans doute, jamais personne ne
s'est aventuré à visiter ma bouche, à
me soumettre à une ordalie révélatrice,
pour me faire subir l'épreuve de vérité
qui briserait l'imaginaire par un simple constat, et confronterait
la fable au plus évident des témoignages ; non,
on ne s'y risque ; on me respecte, ou plutôt on me craint
; on ne sait quelle part j'entretiens avec les puissances
silencieuses, cette autre face des choses que les hommes quittent
dans le soleil et retrouvent dans le sommeil ; on me prête
un pacte obscur, une initiation incertaine, une prédestination
des dieux ; j'aime ces dires : ils entretiennent la distance
; et si simplement, du fait de mon mutisme, coulait en moi
plus clairement la source où s'abreuve toute langue
; si je lapais secrètement cette eau intérieure
qui ne parvient jamais aux lèvres, même en simple
murmure ; si, pour ne rien dire, les muets cependant savaient
;
pour moi qui sais, les choses sont plus simples ; j'ai une
langue, il est vrai immobile et inapte, muscle saliveur qui
humecte ma bouche figée ; j'acquiesce à cet
état depuis l'enfance où je n'eus que jeux solitaires
et rêveries infinies ; j'entendais alors les rires et
les querelles des autres sans qu'ils ne me concernent ; j'eus
tout le temps d'élargir mon regard, d'observer patiemment
ce qu'ils ne voient pas ;
un jour, sur la place où je me tenais toujours, un
maître passa avec son équipage ; tandis que les
autres l'acclamaient, je lui plus par mon immobilité
silencieuse ; pressentant mon savoir, ma sagesse précoce
sur les sujets qui échappent d'ordinaire, il me prit
dans sa suite, m'installa en son palais et me donna rang parmi
les siens ; tôt chaque matin, à l'heure où
le soleil ne brûle, un vieillard vint m'enseigner les
caractères de sa langue, m'apprit à tenir le
calame ; longtemps je m'exerçais aux signes difficiles,
aux gestes plus rares que requièrent les mots inusités
; je passais le reste du jour à l'ombre près
du fleuve, observant le courant qui charrie les convois d'hommes,
de pierres et de marchandises ; le vieil homme reconnut l'excellence
de mes traits, fidèles à la finesse des anciens
manuscrits qu'il me montrait parfois dans la bibliothèque
du palais ; il me confirma calligraphe et m'ouvrit à
quelques secrets que depuis longtemps il attendait de transmettre;
je les avais pressentis ;
le vieillard mourut ; je devins alors Le Scribe de mon maître
; de lui je sus bientôt les comptes et les querelles,
les intrigues et les amours ; sûr de mon silence il
négligeait de chercher mes pensées dans mes
yeux ; ainsi je le suivais du matin au soir, tenais les archives
secrètes, travaillais seul et détruisais fidèlement
ce qu'il m'ordonnait : je comprenais mieux que personne le
prix et la valeur du silence ;
je vieillis ; un jour on introduisit un jeune homme que je
dus instruire ; je le fis à l'heure première
du jour, celle à laquelle j'avais pris l'habitude de
flâner, tel une ombre, dans la palmeraie déserte
; il avait langue, s'en servait, questionnait, s'exclamait
; impatient il s'irritait de mon silence impassible, ma mutité
; bientôt il excella aux traits délicats, aux
lignes souples et rares ; j'en convins : il m'égalait
; on le força alors à choisir : devenir Le Scribe
et accepter d'avoir la langue tranchée, ou rejoindre
la cohorte des petits comptables et des secrétaires,
qui dans les pièces basses et sombres du palais, tiennent
écritures d'épices ; il consentit au sacrifice;
je vis la lame glacée trancher une langue qui l'empêchait
; sa bouche s'emplit de sang et ses yeux de larmes ;
désormais je n'ai plus d'office obligé ; en
fin d'après-midi on me trouve dans le temple où,
dit-on, ma posture immobile donne aux fidèles qui me
voient une grande sérénité ; certains
croient même y voir déjà ma propre statue
; sur moi d'autres légendes naissent paraît-il
; je néglige de les entendre.
la momie
elle ne gît pas, embaumée depuis des millénaires,
au fond de la chambre secrète d'une pyramide, maintes
fois visitée des pillards et des savants ; elle ne
repose pas non plus dans le séjour des morts, mais
dort muette et résignée dans une attente quiète
;
sa taille est grande et sa silhouette a la finesse délicate
des lignées dont elle descend ; est-elle jeune, ou
vieille de désirs avortés, de jours qu'elle
n'a pas vécus, de rêves qu'elle n'a pas faits
; son corps est couvert des bandelettes qui la privent du
bond et de la course, du saut et de la danse ; à peine
laissent-elles encore entrevoir ses yeux ;
j'ai résolu d'ôter ces voiles constricteurs,
de braver les motifs, saints ou vils, de sa réclusion,
et de libérer ses chairs figées dans l'inertie
du gel ; d'abord j'ai cherché longtemps le pli dissimulant
l'extrémité de l'unique bande qui l'enserrait
; je le trouvai sous l'aisselle ; lentement j'ai tourné
dans mes doigts un rouleau de coton qui en grossissant peu
à peu diminuait sur le corps les épaisseurs,
révélant ses formes juvéniles ; je découvris
des cheveux roux, un visage livide, des épaules étroites,
une poitrine discrète et un ventre parcouru de grains
sombres ; au creux des cuisses un sexe nubile, puis des pieds
fins, inclinés légèrement vers l'intérieur
des chevilles ; les lèvres restaient crispées
; seuls ses yeux devenaient mobiles ;
je lui donnai alors le souffle d'un baiser.
le monstre tapi
le monstre se tapit ; il a pris sa pause sourde, son air innocent
et affable, sa retraite d'hiver et de vieillesse ; on l'inviterait
à s'allonger sous la table ou auprès de la cheminée
; on sculpterait dans la pierre ses muscles relâchés,
sa gueule close, ses yeux fatigués ; on ornerait même
les jardins de nos palais de sa présence inerte ; le
souvenir de ses bonds rugissants, de sa faim dévorant
nos chairs, n'habiterait plus que les vieilles mémoires
entretenues par les légendes qu'on raconte parfois
le soir aux enfants pour les empêcher de dormir ;
on l'oublie ; on se rassure si vite il est vrai ; peut-on
vivre de peurs perpétuelles, de dangers improbables,
de sournoises incertitudes ; on triomphe à bon compte
de la bête ; on la trouve belle désormais ; non,
plus laide ni cruelle ; belle ; on admire sa finesse, son
agilité ; elle devient familière ; on en festonne
nos frises et nos bas-reliefs, la dessine sur les tapis de
nos salles et le vêtement bariolé de nos fêtes
; les guerriers en font l'oriflamme de leurs conquêtes,
claquant au vent comme le fouet de sa langue ; chaque jour
les femmes la caressent de leurs broderies, et les gamins
jouent son rôle arrangé dans leurs saynètes
où ils se moquent des vieilles ;
non le monstre n'a plus de lieux pour son séjour ou
sa retraite, plus d'autres espaces pour accomplir sa sauvage
destinée ; ni la mer, même secouée certains
jours d'équinoxe d'une houle démesurée,
ni le ciel seulement biffé parfois d'une strie blanche
sortie curieusement de la queue d'un oiseau étincelant,
ni nos forêts moins épaisses où l'on ne
se perd plus ;
triomphants, nous l'avons ainsi à nos pieds, dans nos
mains, sans plus la peur au ventre ni le cauchemar à
la tête ; tapie, lovée, inerte, la bête
est désormais notre esclave intime ; elle respire encore
cependant ; faiblement, mais d'un souffle diffus, d'un halètement
collectif, d'un râle unanime que nous avons tous dans
le fond de la gorge ; il arrive même parfois d'entendre
encore son hurlement dans la gueule du tyran ou le cri du
supplicié, de reconnaître ses ruses dans le manège
de l'espion ou les manigances de l'escroc, et jusqu'à
sa silhouette nerveuse dans les convulsions de la femme possédée
; il fait toujours chaud alors sur la ville, et les nuits
y sont lourdes avec un vent épais ;
c'est le temps, pour ceux qui connaissent les signes, de se
retirer dans la montagne voisine, et sous un abri escarpé,
d'attendre que la rumeur retombe.
les
yeux de la mer
pour Moncef Ghachem
Parfois il y a sur la mer
des yeux qui regardent le ciel et le soleil pour s'y complaire
; yeux d'Aphrodite peut-être cherchant un reflet pour
s'apercevoir, yeux embués de sirènes aussi,
désespérées d'engloutir des amants blottis
contre leur poitrine d'écume, yeux de Gorgones dardant
de leur glaive de chrome un faisceau mortel.
Il est aussi, parmi les êtres marins, des myriades d'yeux
sans paupières, yeux de poissons capables de reconnaître
la moindre pépite de lumière tombée dans
le puits des abysses, et yeux géants de cétacés
plaintifs, yeux tendres de dauphins, yeux méfiants
de poulpes, yeux noirs de requins en cavale, et aussi, délicats
yeux de nacre des poissons minuscules dont les bancs m'entourent
dans mes nages.
Il est, sous l'eau, des yeux d'hommes qui fouaillent parmi
les algues et les rochers pour cueillir des fruits dans le
verger de la mer ; ils discernent de loin la coquille noire,
ou verte, ou grise, qui pour épandre son jus salé,
offrir sa matière d'iode, écartera bientôt
sa béance comme s'épanouit l'intimité
d'une femme.
Il est, sur l'eau, des yeux de marins agrandis d'épaisses
lentilles qui, postés à la grande hune, scrutent
les lointains, et crient parfois "terre" ou "navire
à bâbord", "à tribord"
selon, quand de la platitude infinie de l'horizon, émergent
des mirages pour en distraire le vide. Il est aujourd'hui
de nouveaux monstres marins, crachant encore le feu et vrombissant
de turbines, dont les yeux sans pupille ni chagrin, yeux froids,
yeux électroniques, tournoient sans cesse depuis les
rades jusqu'au large, et affichent sur des écrans radars,
dans les entrailles des navires, des points scintillants que
d'autres yeux déchiffrent sous la ligne de flottaison.
Il est aussi des yeux millénaires de pêcheurs
qui peu à peu s'absentent comme s'éteignent
de nos jours les lampes des pêches nocturnes et s'arriment
les barques définitivement à leur quai. On les
appelait capitaines, patrons ou rhaïs selon la rive ;
leurs yeux savaient discerner au frémissement de l'eau,
à la couleur de la mer, au dentelé de la côte
ou au sillage d'écume, quel gibier marin ils traqueraient
ce jour de leurs lignes et de leurs filets ; ils connaissaient
aussi les étoiles aux anciens noms, les caps minuscules
qu'on néglige aujourd'hui, et tous les oiseaux de mer
qui cependant n'offraient jamais la part d'un moindre festin
; il arrivait même qu'en ramendant un filet ils trouvent,
égaré et blotti entre les mailles, un minuscule
poisson dont l’œil immobile mais non encore éteint,
croisait le leur sans qu'ils pussent un temps s'en détacher
; ils rejetaient alors ce poisson mort à la mer comme
si dans l'eau son oeil, son oeil seul, pouvait instantanément
retrouver vie.
Il est aussi sur la mer
des yeux de poètes qui inlassablement la regardent
avec la fidélité des amants possédés
; ils ne quittent son chevet, y installent leurs veilles,
ne craignant ni la brûlure saumâtre du soleil
de midi ni le vent incendiaire des tempêtes, ni même
les poignées de sable qui devraient cependant les aveugler
; ils sont assis à une pointe extrême où
l'on ne s'aventure jamais, tapis dans une grotte marine, ou
bien encore ils progressent, aux saisons de solitude, sur
des plages infinies sans jamais retourner sur leurs pas. Parmi
ces poètes il en est que la mer autorise parfois à
la regarder dans le bleu de ses yeux et les autres passent
toute leur vie à espérer le même privilège.
Dans des archipels bénis, certains sont nés
dans le berceau même des dieux ; d'autres, aujourd'hui
exilés et convertis, eurent une enfance lointaine dans
de longues plaines sombres et humides, traversées heureusement
d'un fleuve qu'ils descendirent jusqu'à son embouchure
; d'autres enfin habitent depuis toujours un port millénaire
et sautèrent du quai à la barque à l'âge
même du lait, tenus tendrement par des mains de marins
à la peau cuivrée et aux chœurs virils.
Ils ont leurs yeux sur la langue, ou leur langue à
leurs yeux je ne sais, et si la mer parle comme des légendes
l'affirment, si d'elle montent des musiques ou des voix comme
on croit en entendre parfois, je sais que ce sont ces poètes-sorciers
qui, en nous jetant l’œil, parviennent à
nous en persuader, tant le vif de leurs yeux conforte le relief
de leurs mots.
Si depuis tant de temps, parfois même la rame sur l'épaule,
ils tiennent si belles légendes et si beaux poèmes,
c'est qu'un secret les tient dont ils nous rapprochent et
nous détournent à la fois. Non, nous ne regardons
jamais vraiment la mer ; nos yeux captés y sont vains.
C'est son oeil immense, unique, cyclopéen, qui sans
ciller, infiniment nous regarde.
perdre peut-être un jour, une vie, à méditer
sur une illusion, à croire aux apparences qu'on oubliera
ensuite, à dilapider le présent en rêves,
et recommencer, attendre, puis ne rien attendre, soudain croire
brutalement découvrir, puis s'égarer dans les
leurres, ou les passions, et encore recommencer, et jusqu'à
quel âge, pour s'apercevoir, peut-être jamais,
où cela conduit, à rien, ou bien enfin savoir,
ce serait cela la connaissance, mais pour quoi et pour combien
de temps, si la vie dure, si, peut-être, désirer
encore, recommencer une nouvelle fois à croire, que
ça pourrait servir, sans même savoir à
quoi, au fond à rien, mais croire quand même,
et méditer à nouveau, ou simplement chercher,
et enfin sachant, pouvoir le faire, faire quelque chose, du
moins quelque chose de soi, par souci de santé, soudain
se détourner, en finir, et taire la question dans l'oubli,
mais peut-on oublier, pour survivre, absolument oublier, elle,
souvent le disait, sans parler, non, pas nécessaire
de parler, amnésie, oui, aphasie aussi, ah! si étaient
les grandes coïncidences du corps, du cœur, et du
désir, sans trancher la tête, sans la trancher,
si, ils l'ont dit, un jour on pourra, mais ce sera difficile,
et long, comme tout au fond, mais pas plus long, pas plus
difficile non plus, alors attendre encore, et chercher, ou
perdre un jour, une vie peut-être, à croire aux
apparences, à méditer sur une illusion, qu'on
oubliera ensuite.
Après-lire
***
...tant de fois, au cours de ces voyages volés au temps
et à l'espace que nous faisions ensemble pour rejoindre
des amis, nous avons discuté de ce qui nous faisait
vivre, nous mettait en mouvement, et avons partagé
nos expériences un peu brouillées, confuses
et confondues, entre art et vie. Comme le poète de
votre Marchand d'épices, nous aussi nous passons notre
vie à la recherche de ce mot improbable, mot de passe,
passage secret qui enfin nous révèlerait à
nous-même. Et pourtant non, nous ne sommes pas naïfs
: nous savons bien que ce mot n'existe pas. Pourquoi continuons-nous
cependant à le chercher partout ? Et pourquoi, au risque
de nous exiler de notre propre vie, voulons-nous habiter la
maison incertaine des mots ? Nous rêvons d'une petite
maison au bord de la mer et d'un bonheur simple dans le présent
de la vie. Pourquoi donc nous acharnons-nous ainsi à
doubler la vie par l'écriture ? Par inaptitude à
vivre ? Pour la prolonger ? La déployer ? Mieux vivre
? Quelle force, ou quel aveuglement, nous pousse à
tout miser sur un mot, le mot juste ? Et pourquoi écrire
est-il pour nous, une question tellement vitale ?
depuis longtemps, depuis le commencement presque, attentive,
j'assiste à la génération de votre oeuvre,
à ce travail au noir, à cette avancée
de vos mots dans la gangue du langage, comme un chant arraché
à la terre, aux ombres, à la nuit, labouré
dans le champ du ciel. Depuis Parole exil, je vous vois creuser
de plus en plus profond en vous-même, et de plus en
plus solitaire, exigeant, radical, entêté à
gagner du terrain sur le silence, rejouant chaque jour ce
combat de l'ombre. Je vous sais en alerte. Vous travaillez
avec le silence, pour le silence, contre le silence. Contre
le silence forcé, l'aphasie, le mutisme. Le silence
comme aboutissement, ça vous le désirez, vous
le préparez même, et ce serait vraiment beau.
Mais si rien ne venait ? Plus rien ? Et chaque jour vous vous
affrontez pourtant à ce rien qui menace, tentant de
plus en plus de saisir l'écriture à l'instant
même de son émergence, l'instant où cela
est possible - et peut-être tout autant impossible.
Entre dicible et indicible vous êtes sur le fil, comme
un sorcier inventant dans les moments de doute, de nouvelles
formules, un nouveau rituel à ce rite cruel : l'écriture.
mais je vous vois aussi de plus en plus souvent voyager vers
les îles bienheureuses, porteuses de lumière
et de soleil où vous rayonnez, et retrouver, ou inventer,
ces instants bénis où tout devient facile :
rencontres, aventures, amitiés, amours, poésie,
où tout est promesse dans l'émotion des commencements.
Alors les mots deviennent paroles enchantées, célébrant
cette coïncidence magique avec le monde.
est-ce un hasard si dans Le Marchand d'épices, "Chants
d'îles" et "Contes poétiques"
sont rassemblés comme un condensé de cette odyssée
: votre oeuvre en marche ? Dans les "contes poétiques"
court cette réflexion sur la mutilation consentie pour
aller plus loin, ailleurs, pour se "faire voyant".
Dans la tradition des contes arabes, les infirmes sont à
la fois respectés et exclus, et tous ces personnages,
le scribe muet, l'orant manchot, le peintre aveugle, le vieux
poète, le marchand d'épices lui-même,
vivant en creux en quelque sorte, provoquent en nous fascination
et effroi. A l'inverse les "chants d'îles"
("d'elles") exaltent la prodigalité luxuriante
et heureuse. Exultation des corps nus ici, dénuement
aride et dépouillement du sage là : deux tentations,
deux réalités, deux attitudes, comme un jeu
de stratégie chinois, ou s'articulent blanc et noir,
vide et plein, silence et parole. Ce jeu est vertigineux qui
célèbre la lumière, et anticipe aussi
toutes les pertes, au risque de devoir se taire et que tout
soit finalement tari. Et cela, sans cri, avec la délicatesse
du désespoir. Mais ce(ux) que l'on perd, ne le(s) retrouve-t-on
pas ailleurs, autrement ? Je les reconnais, ici, en pleine
page et les retrouve au détour des mots, présents,
qui nous font signe.
et quelquefois nous rêvons ensemble d'un banquet où
nous nous retrouverions, vivants et amis disparus, riant de
nous voir pris entre nos comptes d'épiciers et nos
rêves d'infini, entre nos ratages et nos ratures, riant
de nos illusions, de nos espoirs, et de notre acharnement
à vouloir changer le mot de la fin, à vouloir
quand même avoir le dernier mot.
Nicole.
*
Jean-Claude
Villain
THALASSA POUR UN RETOUR

Je sais que tout cela n'est rien
et que la langue
que je parle n'a pas d'alphabet
alors que le soleil et la mer sont une écriture, syllabes
que l'on déchiffre seulement aux temps de la peine
et de l'exil.
Odysseus Elytis
POUR UN OUBLI
"Est-ce mon âme
dont la forme a gauchi?"
Victor Segalen
Toute harmonie est intérieure.
Tu arraches le brin d'herbe qui dérange ton regard.
Tu t'acharnes. A couper l'herbe. A tailler l'arbre. Chaque
saison tu recommences. En vain. Tu crois donc ici être
le maître. Non. Tu ne le crois plus. Encore tu continues.
Et ce n'est pas par habitude.
Large plaine où se
lève l'oubli. Le paysage étire ses lignes où
se perdent tes yeux. Les pierres dessinent des visages. De
couleur. Tu violes. de tes pas. L'enceinte sacrée.
Il neige sur toi. La joie est sans couleur. Où se dévide
un fil noué. Frisson. Ou sanglot. C'est la saison qui
décide. Tu dessines un nuage. Pour partir vers les
terres. Pour assigner le vent. Message aux oiseaux. Plainte.
Comme d'autres gagnent une meute. Regard de loup. Faim d'aigle.
Et tu doutes. De tout. Quand le soir retombe. Ni lambeaux.
Ni prières. Un rire salvateur lacère les vestiges.
Il neige sur toi des millénaires d'oubli. Dans un abri
caché. Une autre attente.
Tu as tenté l'oubli sur d'inutiles terres. Tu es revenu
sans sillage. Sans poids. Délesté de quelles
chimères? Seuls compagnons hier, tes songes. Seule
impatience aujourd'hui, guérir. Tu as faible souvenir
d'une voix. Sans mots. Eternel écho, son timbre seul
demeure.
Il n'existe, le compte des jours. Nul calendrier ne contient
la mémoire. Au rythme des saisons le kaléidoscope
se brise. Une image bondissante demeure. Vertige sur le cercle.
Comme une toupie l'oubli creuse un repos. Dans le lit des
fièvres.
Tu gravis. A mi-pente les saluts sont plus rares. Et le monde
est petit. Sans les insectes. Sans les cris. Tu vis là
sans nouvelle. Le rocher que tu graves, il porte ton ombre.
Exhibe tes failles. Et tu n'atteindras pas l'Arbre. Non plus
le sommet. Il aurait tant fallu. Une autre vie. Un autre sommeil.
Sans fièvres. Une estive. Une retraite. Tu progresses
pourtant. Sur les chemins de gravité.
Tu rêves. A la forme sensible des arbres. Leur élan.
Leur devenir d'air. Croître comme l'herbe flexible.
Tu n'y crois plus. En ton squelette se fige une ramure lactée.
S'ébruite un feuillage dans tes veines. A tes jambes
véloces des lianes. Vrillent. Soulèvent en plein
coeur. Des racines. Aériennes. L'âge pousse ses
stries sous l'écorce. Ton corps planté en terre
s'évase. Dans un ciel. Illimité.
Tu as d'abord bondi à la cime. L'arbre fut ta demeure.
Et le rocher. O jours altiers! Ton rêve d'aigle! Aujourd'hui
ruisselle une pluie longue. Par pans entiers l'argile s'effrite.
La poudre des âges ravale tes délires. Dans l'eau
glaiseuse tes pieds nus. Tu patauges. Tu piétines.
Es-tu l'enfant qui trébuche. Le vieillard qui vacille.
Tu croises le serpent sur le site. Mort. Il t'offre sa carapace
sacrée. Et ta vie hésite. Aux mains la fille
des bergers. L'oiseau pille la charogne. La dispute au chien.
Sur les ruines la mort. Dans le champ la mort. Sur la pierre
la mort. Nourrit la vie.
Tu as épuisé
ce paysage. Tu marches. Trois pains serrés sur le coeur.
Une motte de terre suffit. A recouvrir tes souvenirs. Une
simple poignée. A désigner l'adieu. Seule une
jeune fille rôde. Parmi les stèles désertées.
Encore elle ignore. Les escarpements du coeur. Elle porte
le parfum. D'un vase. Brisé.
Tu montes. Jusqu'à
une rivière de sommet. Là où se tarit
toute eau. Et tu revis. Dans l'amnésie matricielle.
Les morts viennent vers toi et te parlent. A leurs yeux un
éclair de gravité. Tu ne les as pas vus s'approcher
de la lame. Tu vivais sur d'anciens territoires. Brûlés.
Sous d'anciennes lois. Défaites. Tu croyais. Où
le temps s'indiffère. Mériter privilège.
Tu dis. L'heure est trop
brève. Ne baisse pas. Sur moi ton regard. Tu sais.
Un geste suffit. A dissiper. A distraire. L'oubli. Vivre il
fallait. Brûler aussi. Les étés. Les fièvres.
Et fondre dans les saumures. Marines. Tapis-toi. Ici on t'aime
sur les rives. Où s'attirent les races. Où s'aimantent
les sangs. Transfuge tu hésites. Est-ce une nage. Est-ce
un vol. Il faudra pourtant. Traverser la mer.
Si tu braves le destin, connais-tu les héros. Déjà
tu médites une traîtrise. Désires une
ivresse. Oublier. Oublier. Et comptes-tu la tristesse. Au
creux des plus grandes fatigues. Amers. Il faudrait un murmure
dans le bruit. Un cri dans le silence. Résignée
la chute est légère. Comme un vent du soir.
Justifiée. Par le friselis des vagues.
Tu habites. Sous une tente
d'initiés. Où s'inversent les lois. Un enfant
te suit à travers. Les frontières poreuses du
sang. S'y éclaboussent les rêves. Une brèche
suffit. A réinventer la lumière. Aspirer un
courant. D'air jusqu'aux paupières. A recommencer.
La courageuse leçon. Du poème.
O départ de dépit. Où chercher la paix.
Le coeur de l'arbre. Un battement de feuilles dans le murmure.
Du vent. Le coeur de l'homme. Un battement de deuil dans le
murmure. Du sang. L'arbre retient les secrets. Le sol les
évapore. Non le ciel ne dit pas. Ton nom. Perds-le
dans les nuages. La terre précipite. Ta part de gravité.
Caresse le chien qui s'approche. Et ce visage qu'une ombre
dessine. Ne le fais pas pleurer.
Tu descends les gradins
de l'oubli. Tu médites parmi les stèles. De
la déesse tu reconnais la trace. Ici s'inventent les
symboles. Se dissipent les fondements. Sous les bûchers
sont des cendres d'enfants. Et toi tu rôdes. Parmi les
millénaires. La pluie soudain. Sur les ruines ne lave.
Sous les remblais n'efface. Le sang. Ici seuls les morts donnent
signe. De légèreté.
Oublie. Toute marée
à venir. La chute des sceptres. La froideur des tombeaux.
Encore tu ignores. Tu dis bruit dans le silence. Et silence
dans le bruit. Ton pas sage. Le sable en porte trace. Séculaire.
Ne dis pas. Ton nom. Ne laisse pas. Sur toi la prise. De l'âge.
Car qui connaît. Qui annonce. Qui descend. Qui monte
quand les rives se déplacent. La mer tu le sais. Est
sans pardon. Tu peux durcir ton coeur. Ouvrir une faille.
De vanité. Briser une fraternité. Sans conquête.
Mais dans l'oubli embrasse ta mère.
Ne dissipe pas la nuit.
Elle s'arrime aux songes qui te traversent. Sans hâte
elle pousse sa traque. Sans gibier. Sans crainte. Et toi tu
es vivant sur cette terre. Mort. Et vivant. Ton oubli. Etends-le
au salut. Le miroitement de ses glaces. Eteins-le. L'enfance
oubliée. Un collier d'algues la ramène. Comme
une toison. Nouveau sommeil. Et tu dis bruit. Et tu dis silence.
Ami rends-moi l'amitié difficile. Je saurai si je t'aime.
Tu ne peux plus. Croire. Aux marées. Aux dérives.
Des continents, il n'y a jamais eu. Ni monde. Ni ciel. Les
astres sont noms de tes chimères. Et pas une horde
pour justifier l'espace. Pas une tribu pour biffer le silence.
Rien n'a commencé. Rien ne finira.
Trois mots de plus. Et tu perds. Mais si tu crois. Prie. La
terre. Qu'elle te serve. Comme le ciel. Ou. Suspends ton oeuvre.
Quitte les hommes. Avant le désastre. Probable.
Reste la Beauté. Son regard noir dans une nuit d'or.
Quels âges en elle s'assemblent. Quelles ruines soutiennent
son pari. Flèche acérée du temps. L'Indifférente.
L'Oublieuse. La Prodigue. Hier, demain, s'inversent. Car le
fils devient père de son père.
Ici t'enveloppe une grâce. Qui te dit Paix. Qui te rejouit.
Après l'austère aboi. Te distrait. De toute
oeuvre. De chair. Un livre peut-être t'est dicté.
Pur songe sur les collines d'argile. Paresse. Il fait plus
frais. Sur le soir cendré. Couvre-toi.
THALASSA POUR UN RETOUR
"Voici que le rivage que
tu abordes fait la preuve de ton rêve"
Walt Whitman
Tu médites un rappel.
Tu calcules un retour. Une certitude neuve débusquée
de la nuit. Sur ton aire un jour nouveau. Et l'écho
frémissant des fauves aux frontières du désir.
Faut-il délaisser le territoire du doute. La piste
sans partage. Tu le sens l'air a changé. Au point d'ébrécher
le silence.
Tu portes au front ton devenir
de mer. Le plissement de tes yeux est hauteur. Calme le jour
qui décline. Fallait-il augurer. Epouser toute race.
Et te risquer aux palais. Fallait-il gravir. Jusqu'aux terrasses.
Oter les foulards. Elargir le ciel. Et au désert feindre
nourriture. Fallait-il. Il fallait. Tes pieds encore foulent
le sable des antiques. Et tu médites sur les épaves.
Echouées aux crêtes des récifs. Elles
avertissent du large. Départ de qui voyage. Sagesse
de qui sait. Sur une côte nouvelle. Un liseré
de sel. Dessine. La même ligne d'appel. Le même
signe d'aventure.
Hors les ports la mer parle. Sans cesse à ton oubli.
Use. Toute rive sèche. D'un refrain infini. Emporte.
Les ponts de tes peurs. Les digues de tes souvenirs. Et tu
ne dis pas. Les choses qui se font. Ne fais pas. Les choses
qui se disent. Abandonne. Les meubles de tes palais déments.
Ils flottent vers le Sud. Comme des navires. Vides. Vers l'Est
comme des barges. Piratées.
Première la lumière. Et lent le jour qui l'avale.
Elle est l'ombre du dieu. Qui attache à ses rives.
Et il fallut chaleur. Soleil en trop. Cruauté du blanc
cru sous les paupières. Choeur de bleu sur le champ
de la mer. Il fallut. Inventer une sagesse.
Matin la mer. Drosse sur
tes souvenirs. Sa blanche part d'écume. Salée.
Au large le vent de l'oubli. Pousse. Vers le ciel. Un air
sans oiseaux. Un risque sans calcul. Il frappe son poing.
Final. Au tumulte de saison. Et s'embarquent les proscrits.
Et s'enfuient les évadés. Point de campement.
Possible. Point d'abri. Sûr. Point d'écriture.
Sous le sable. Point de parole. Pour les confins. Le jour
est ouvert. Pour toi. Neuf. Sauras-tu habiter. Le désert.
De la mer.
Tu dors près de la
mer. Ta demeure le sentier des dieux. Des aiguilles dardent
tes paupières. Fractures de lumière. Eveil.
Flambent de lointaines voiles. Vides. Aveugle. Un albatros
croise le soleil. Dans tes yeux. Son vol cherche. Un miroir
dans le bleu. Traque des éclats de mer. Au revers des
vagues. Route arbitraire l'infini. Rappelle-toi du jour qui
presse. Ingrat d'ignorer ta chance.
Exil. Exil. Ils existent les chemins de splendeur. Et la saison
insiste. Pars dit-elle. Là-bas ils vivent. De contempler
la mer. De parler aux oiseaux. De respirer les fleurs. Les
pêches font prises. Nocturnes. Et le régal des
poissons frais. Réjouit. Les enfants aux pieds nus.
Exil. Le quai des ports. Exil. La stèle que tu redresses.
Ami ne fais pas tarder. Les nouvelles
Tu portes un mystère à tes poignets d'argile.
Les traverse une eau neuve. Venue de quel âge? Toi tu
es revenu. A tes doigts des bagues d'écume. A tes paumes
de riches dessins. Pourtant tu es nu. Sous ces traits délébiles
tu cherches. Un avenir de pierre. Et de lumière. Un
signe directeur. Dans le sel tes chevilles. Macèrent.
Tu craignais la mer. Tu
vivais aux replis côtiers. Aux anses douceâtres
des baies. Dans ta gorge un jus de fruits fades. Doucement
tu durais. Sans tempête. Sans course. Tu cueillais la
même fleur. Inutile bouquet. Qui sait. Qui prédit.
A d'autres les aventures de mer. Les croisements de races
neuves. Et qui augure les départs. Au creux des saisons
immobiles. Aux rives où s'ensablent les barques. Tous
les caps valent. Un avenir. Une certitude. Un pouls bat. Sous
la peau de la mer. Immobile.
Plus de doute. Le jour est
neuf. Au large le vent offre. Un plus sûr partage. Alors
tu dis mer. Et elle est là. Sans vague. Et sans marée.
Tu dis lumière. Et elle vient. Oui tu le savais. Chaque
aube est vierge. Et sous l'aile de l'oiseau. Blanc. S'annonce
Midi. Un cri précipite. L'heure. Décide le déclin.
Un cortège s'assemble. Ils veulent. Ouvrir les tombeaux.
Recouvrir les morts. D'un nouveau linceul. D'écume.
La mer afflue. A ton affront
de mer. A ta ferveur d'enfant côtier. Et gloire. Et
bonheur. A toi. Pur. Léger sur la vague. Nulle fibule.
T'attache. Nul ressort. Te tend. Dessine un visage. Dans l'eau.
Mangeuse de dorades. Oublie. Jusqu'à ta nage. Au paradis
de tes pas. Et retiens toute course. Expose toute conquête.
Attise les ardeurs corsaires du défi. Aspire la mer.
Avale la mer. Et à l'ombre du figuier. Retourne.
Tu as choisi. La lumière
crue. Cautère. Tu le sais. Tout est rite. Aux époux
de la mer. Tout est secret. Au sang. Dont tu portes trace.
Tu as appris l'attente. Plus longue que le rêve. La
fin d'amour. Dans sa faim. Et tu as hissé. Un navire
sur le sable. Pour défier les vigies. Intriguer les
mouettes. A présent tu vois. Venir des femmes de terre.
Portant leurs robes. Dans la mer.
Prends encore. Prends le temps. De regarder la mer. Il n'est
plus l'heure tu sais. Le matin est passé. Les visages
de puissance. Les yeux ternes des morts. Te l'ont ôté.
Ils déambulent sans chemin. A heure de midi. Le pauvre
prête au riche. Et toi tu dors. Au lit des vierges.
Contre leur sein sans lait. Contre leur sexe sans soie. Sous
le voile de la fenêtre tu prends. Encore le vent. Tu
prends. Encore le temps. De regarder.
La mer.
Si tu ne peux repousser
la lumière épouse la. L'accompagner d'une oeuvre
discrète le peux-tu. Ton cours destiné te ramène.
A la même question. Aux lieux où tu retournes.
Quels génies t'aspirent. Te vouent à la fatalité
du cercle. Les mots prélevés de la vague entends-tu
encore leur écho dans le matin. Ils l'annoncent. Doucement
les météores changent. Préviens les mouettes.
Le ciel dispose de nouveaux signes.
Tu dis mer. Et te voici
à son courant de mer. Un sillage suffit. A ton exil
sur le sentier des dieux. Plus d'amers à ta mémoire.
Plus de notes à ton chant. C'est un printemps premier
sur cette rive neuve. Des feurs inconnues tu interroges les
noms. Et dans leurs corolles tu entends sommeil. Sur leurs
tiges faim de jeunes félins. Où vont les oiseaux
tu cours. Embrasser un duvet. Salé. Sur un oreiller
d'algues. Vierges.
Tu n'as pas auguré
de la grâce. Ni tard des promesses d'enfants frais.
Chance à ton salut. Et perte à ton oubli. Tu
ne peux plus. Trahir les raisons. D'un coeur. Exsangue. D'un
lit. Vide. Les draps bleus de la mer. Flottent. Au gré
des mâts. Au fil de l'azur. Et si tu te couches. Désormais
tu dors. Contre une poitrine nue. Un ventre sans corail. Afflux.
Mots de mer à tes rêves. Sur ta langue. Rêche.
Inattendue. Tu es nouvelle
jeunesse. A la fleur noire. Et promesse d'enfants. Sans autres
ventres sous les mains. Ton sang frais dit Amour. Et la loi
se courbe. A ton rire. Dit bond. Et toutes les raisons. Cèdent.
Le passage des saisons désormais t'indiffère.
Tu portes une lumière. Intérieure. L'alliance
du sexe. Et du sang. Scelle. Un impossible. Retour.
Elle dit la vague. Et dans l'eau tu entends. La bague. Aux
algues tu voles l'anneau. A la barbe du dieu. Jadis les poissons
le crachhaient. A la bouche des élus. Sur ta rétine
un scintillement de saphirs. O brunes toisons des déesses.
Tu caresses sous l'écume. Un cercle de flammes. Un
volcan d'eau. Une lave salée à tes lèvres.
La mer est ton lit. De noces.
Santé de ta race. Dans tes corps jeunes. Dans ta peau
aux fruits d'écaille. Huiles légères.
O souvenirs. Et tu dis. C'est vous qui avez bon caractère.
Une beauté cachée.Dans votre coeur. Pourtant
tu doutes. Quand retombent les fièvres. Ton oeuvre
la dois-tu. As-tu dette au destin. Aux princesses sans proie.
Qui attendent un passage. Un signe parmi les joncs. Abandonne
leur tes enfants au berceau. Au nil des fleuves. Leur delta
est asile. Et toi tu régénères. La beauté.
Oui. Tu la dois.
Elle porte à son nom le rêve. Habite un palais
de marbre. Clôture des portes cloutées. Et ouverture
de la mer. Chez elle le monde sonne. Chaque heure. Chaque
minute. Elle lui répond. Et elle L'appelle. Par-desus
la mer. Les autres continents. A sa voix s'unissent. Babel.
La pierre épaisse des murs. D'un fil elle la brise.
D'un rire la sourde puissance des hommes. Prisonnière
elle court. Vers un avenir d'ennui. Ou de gloire. Et c'est
l'Afrique à ses lèvres. Le soleil à son
sang frais. Aux spasmes de son ventre. La mer aspire ses bagues.
O nudité nubile de ses doigts. Défaits des anneaux
de sa mère. Elle sait maintenant. Assez en ce jour.
Elle flotte immobile. Couchée sur un oreiller d'algues.
Offrande de ses bras au baiser du Poète. Or sous ses
paupières. Noires. La fin du jour palpite. S'éteint
lentement. Elle dort. Dort sur la mer. Un lit de volupté.
Une cascade de lune. Sein d'encre. Et sein d'argent. Plus
haut son rire scintille. Dans les étoiles.
Elle aventure pour toi un
autre destin. Sauras-tu rompre. Tendre tes bras vers le soleil.
Vers sa demeure de mer. S'ouvrent les portes d'un palais de
marbre. Se lèvent les herses d'un sang frais. Et tu
hésites. Suspens ton pas. Retiens ton souffle. Sauras-tu
reconnaître le jour-roi. Proclamer la libération
des captifs. Solitude de raison. Vaine sagesse. Une enfant
court vers toi. Ose célébrer cette joie. Neuve.
Elle vient à toi.
Libre. Dans le fracas des fleurs. Jadis la mer. N'a pas noyé
tes larmes. Versées à l'estuaire de ses yeux.
Elle. Vient à toi. Ses pieds effleurent. Les dalles
des rues. Leur poussière légère à
son pas. Et l'eau matin au seuil des maisons. Elle. Voit comme
tu écris. Assis sur leurs bancs frais. Comme ils te
parlent. Et encore elle voit comme tu parles. Simplement de
la vie. De l'heure. Sans hâte ni retard. Oui ici elle
voit. On aime simplement. L'air. On ne dérange pas
la chienne qui dort. On ne tue pas. Les chats.
Elle viendra matin. S'asseoir sur la pierre. Près de
ta tombe blanche. A l'heure où les oiseaux s'exercent.
Au vol et au chant. Elle lira. Les pages d'un livre. Se relèvera.
Ajustera son châle à ses cheveux. S'éloignera
par étapes vers la mer. Tes yeux fermés encore
la contempleront. Récitant dans le murmure elle honorera.
Le repos de tes amis. Déposera sur leurs tombes les
olives et le pain. Les couronnera de la fleur blanche. Elle
disposera sur ta dalle quelques cailloux dressés. En
trois touchantes pyramides.
Bonheur tardif. Tu étreins
la vague. Ils sont vains tes bras. Crois-tu retenir l'eau
d'un clignement de lumière. La mer hésite à
tes paupières. Et si tu cries s'échouent les
rêves. Sur le haut-fond du passé. L'écume
lèche l'algue lavandière des oublis. Epaves.
Et encore tu marchandes. Le sel hors tout marais. Le poisson
hors toute place. Revient une eau saumâtre à
ta bouche. A tes talons deux plaies ouvertes. Au fil aigu
des coquillages. Pourtant un vent nouveau sur le sable humide.
Crible un futur de cristal. Là-bas. Sur l'autre rive.
Des femmes filent. En chantant.
Seras-tu ma sévère. L'ultime de mon chant. Tu
as dit. Pour me reconnaître je porterai une fleur. Et
j'ai pensé Poème avenu. Un temps ouvert sur
ce fragment de terre. Non nous n'en finirons pas. Du vent.
A regarder pousser. La mer. Nous resterons appuyés
aux fenêtres anciennes. Et la vie. Lestée dans
nos coudes. Aura la légèreté. Des passants.
Solitaires.
O séjour altier.
Abri. Demeure. Aucun arbre. Ne toise. Aucun oiseau. Ne visite.
Appel. Seul un roulement de mer. Monte. Sur un ossuaire. De
coquillages. Et tu rêves. Restaures les rites d'une
magie. Balayes l'ennui sédentaire. Bonheur. La saison
tient encore. Promesse. Pour un avenir. Vers.
(Sidi Bou Saïd, été 1995)
|
|